Mes Favoris du Moment – [Février 2024] : N’espérez pas vous débarrasser des livres

Umberto Eco est un auteur que j’aime beaucoup. Je m’intéresse à ce qu’il écrit à propos des livres et de la bibliophilie car il avait une énorme collection de livres (50 000). Récemment, j’ai lu « N’espérez pas vous débarrasser des livres » (lien Amazon), co-écrit avec Jean-Claude Carrière et j’ai beaucoup aimé. Les deux auteurs étaient bibliophiles et le livre se présente comme une discussion entre eux.

Je vais commenter mes passages préférés, mais je pense que les citations suffiront pour vous donner envie de le lire. C’est un livre sur les livres, sur leur conservation, sur leur collection, sur leur histoire, sur la mémoire, sur les connaissances de l’humanité. Si je trouve que Jean-Claude Carrière un peu bavard, s’étale un peu trop, et qu’il pense que toutes les autres civilisations sont plus intéressantes que la sienne, il a quand même des contributions intéressantes, notamment sur l’univers du cinéma. Umberto Eco par contre, s’exprime seulement quand il faut et ce qu’il raconte est extrêmement intéressant et varié.

Si le livre est un peu moins bien noté que les autres livres d’Umberto Eco, c’est à cause du bavardage de M. Carrière, pas à cause d’Umberto Eco. Cependant, c’est un livre que je vous recommande vivement, car j’ai appris plein de choses.


Le titre « N’espérez pas vous débarrasser des livres » part du constat que les gens lisent de moins en moins. Et quand ils lisent, c’est plutôt sur les supports virtuels (ebook, audiobook). Cependant, l’évolution des technologies ces dernières années a montré que les technologies évoluent trop vite, on n’est plus capable de lire les disquettes, les CD-ROM d’il y a seulement une vingtaine d’années, et le livre dans son format papier standard, reste encore le support le plus durable.

Imaginons une catastrophe planétaire. Comment conserver les connaissances accumulées depuis plusieurs milliers d’années pour les transmettre aux survivants ? Quels supports utiliser ? Quand on voit que même aller sur la lune devient presque impossible en seulement 60 ans ?

Les deux auteurs étaient bibliophiles et avaient dans leurs collections des incunables (livres imprimés jusqu’en 1500) dans un état impeccable donc ils savaient de quoi ils parlaient. Cependant, Umberto Eco a fait la remarque que les livres modernes étaient imprimés désormais sur du papier de mauvaise qualité et ne tenaient pas plus de 50 ans : « De toute façon nous ne pourrons plus lire les Tolstoï et tous les livres imprimés sur de la pâte à papier, tout simplement parce qu’ils ont déjà commencé à se décomposer dans nos bibliothèques. »

Sa remarque m’a fait beaucoup réfléchir parce qu’après avoir suivi un cours de reliure et assisté à la fabrication manuelle du papier chiffon, je me suis rendu compte que les livres modernes (en papier) ne pouvaient pas durer 500 ans comme les incunables. Le papier moderne utilise du bois qui s’abîme très vite, la reliure moderne qui ne rassemble plus les cahiers via une couture, qui utilise des couvertures souples… n’aide pas à une conservation pérenne. Ainsi, tous les chef-d’œuvres imprimés à partir du 19ème siècle risquent de disparaître totalement, un jour. D’où l’importance d’avoir des versions « de luxe » des classiques des 19ème, 20ème, 21ème siècles, imprimées sur du papier chiffon 100% lin, et reliés à la main de façon traditionnelle. C’est ce que font actuellement des « fine presses », mais plutôt pour s’adresser à un public bibliophile, pas dans une optique de conservation.

A ma petite échelle, j’aimerais constituer une petite bibliothèque de mes livres préférés et leur offrir une enveloppe un peu plus durable. Pour cela, je vais imprimer ces livres sur du papier de qualité et faire la reliure moi-même. Le parchemin aurait été une option encore plus durable mais je n’aurai pas les moyens 😀 En parlant de reliure, voici un passage très intéressant raconté par Jean-Claude Carrière, prouvant que même les livres bien imprimés et bien reliés peuvent aussi disparaître :

…un relieur de Bagdad […] vivait au Xe siècle et qui s’appelait Al-Nadim. Vous savez que les Iraniens ont inventé la reliure, et même cette reliure qui recouvre complètement l’écrit pour le protéger. Relieur cultivé, également calligraphe, cet homme s’intéressait aux livres qu’il était chargé de relier, au point qu’il les lisait et en faisait chaque fois un résumé. Or les livres qu’il a reliés ont aujourd’hui disparu, pour la plus grande part, et il ne nous reste que les résumés du relieur, son catalogue, qui s’intitule Al-Fihrist.

Cela me fait penser à Photius, le premier « critique littéraire » au monde, et son livre Bibliotheca. Son livre existe encore alors que certains livres qu’il avait critiqués dans son livre n’existent plus.

Une anecdote très intéressante à propos de la conservation des informations sur 10 000 ans, 100 000 ans met en avant l’importance des religions.

Il y a une vingtaine d’années, la NASA, ou une autre organisation gouvernementale américaine, se demandait où ensevelir exactement des déchets nucléaires, qui conservent comme on sait un pouvoir radioactif pour une durée de dix mille ans – en tout cas il s’agit d’un chiffre astronomique. Leur problème était que si le territoire pouvait être trouvé quelque part, ils ne savaient pas de quel type de signal il faudrait l’entourer pour en interdire l’accès.
N’avons-nous pas, en deux ou trois mille ans, perdu les clés de lecture de plusieurs langages ? Si dans cinq mille ans les êtres humains disparaissent et que débarquent alors des visiteurs venus de l’espace lointain, de quelle manière leur expliquera-t-on qu’ils ne doivent pas s’aventurer sur le territoire en question ? Ces experts ont chargé un linguiste et anthropologue, Tom Sebeok, d’étudier une forme de communication pour pallier ces difficultés. Après avoir examiné toutes les solutions possibles, la conclusion de Sebeok fut qu’il n’existait aucun langage, même pictographique, susceptible d’être compris en dehors du contexte qui l’avait vu naître. Nous ne savons pas interpréter de manière certaine les figures préhistoriques retrouvées dans les grottes. Même le langage idéographique peut ne pas être véritablement compris. La seule possibilité, selon lui, aurait été de constituer des confréries religieuses qui auraient fait circuler en leur sein un tabou, « Ne pas toucher ceci », ou bien, « Ne pas manger cela ». Un tabou peut traverser les générations.

Cette histoire me fait penser à l’interdiction de manger du porc. Cela devait être lié à des raisons scientifiques dont on a perdu l’origine.

Les prévoyants ne sont pas ceux qu’on croit. C’est OREO qui a pris l’initiative de mettre dans un bunker des biscuits OREO et la recette pour les générations futures 😀


Une bibliothèque physique, c’est aussi une opportunité d’accéder à la connaissance. C’est ainsi qu’on peut feuilleter des livres non lus de temps en temps. On ne peut pas feuilleter au hasard un ebook dans sa bibliothèque, ce n’est pas fait pour. Ainsi, si vous avez des enfants à la maison, même si vous avez 20 000 ebooks dans votre bibliothèque virtuelle, ils ne les verront pas, ne sauront pas comment les feuilleter, alors qu’une petite bibliothèque chez vous avec « la crème de la crème » de vos livres préférés, constituera pour eux une source potentielle de connaissances. Ou alors il faut aller feuilleter des livres régulièrement à la librairie ou à la bibliothèque. Au moins, ils savent que ces livres existent. C’est ce passage qui m’a beaucoup fait réfléchir :

Le monde est donc plein de livres que nous n’avons pas lus mais dont nous savons à peu près tout. La question est donc de savoir comment nous connaissons ces livres. Bayard dit qu’il n’a jamais lu l’Ulysse de Joyce mais qu’il est en mesure d’en parler à ses étudiants. Il peut dire que le livre raconte une histoire qui se situe dans une seule journée, que le cadre est Dublin, le protagoniste un Juif, la technique employée le monologue intérieur, etc. Et tous ces éléments, même s’il ne l’a pas lu, sont rigoureusement vrais. […] La vérité est que nous avons tous chez nous des dizaines, ou des centaines, voire des milliers (si notre bibliothèque est imposante) de livres que nous n’avons pas lus. Pourtant, un jour ou l’autre, nous finissons par prendre ces livres en main pour réaliser que nous les connaissons déjà.
Alors ? Comment connaissons-nous des livres que nous n’avons pas lus ? Première explication occultiste que je ne retiens pas : des ondes circulent du livre à vous. Seconde explication : au cours des années iln’est pas vrai que vous n’avez pas ouvert ce livre, vous l’avez maintes fois déplacé, peut-être même feuilleté, mais vous ne vous en souvenez pas. Troisième réponse : durant ces années vous avez lu un tas de livres qui citaient ce livre-là, lequel a fini par vous devenir familier. Il y a donc plusieurs façons de savoir quelque chose des livres que nous n’avons pas lus. Heureusement, sinon où trouver le temps pour relire quatre fois le même livre ?

Ce livre est également très drôle. A un moment, M. Carrière parle de la mise en enchères d’une empreinte du pied de Bouddha (note : il y en a une aussi de Mahomet au musée Topkapi à Istanbul) et Umberto Eco répond : « Ce sont les empreintes au Théâtre chinois sur Hollywood Boulevard, avant la lettre ! » ahahaha

Et voici quelques canulars à propos du futur :

J’ai écrit dans les années soixante un canular (publié dans Pastiches et Postiches). J’imaginais une civilisation du futur trouvant ensevelie dans un lac une boîte en titane contenant des documents mis en lieu sûr par Bertrand Russell à l’époque où il organisait les marches antiatomiques et où nous étions littéralement obsédés, plus qu’aujourd’hui, par la menace d’une destruction nucléaire (ce n’est pas que la menace ait diminué, au contraire, mais nous en avons pris l’habitude). Le canular tenait au fait que les documents sauvés étaient en réalité des textes de chansonnettes. Les philologues du futur tentaient alors de reconstituer ce qu’avait été cette civilisation disparue, la nôtre, à partir de ces chansons, interprétées comme le sommet de la poésie de notre temps.
J’ai su par la suite que mon texte avait été discuté dans un séminaire de philologie grecque où les chercheurs se demandaient si les fragments des poètes grecs sur lesquels ils travaillaient n’étaient pas de même nature.

Vous connaissez certainement cette belle histoire de science-fiction racontant comment le Pentagone découvre, au siècle prochain, dans une société où désormais seuls les ordinateurs pensent à notre place, quelqu’un qui connaît encore par cœur les tables de multiplication. Les militaires s’accordent alors à penser qu’il s’agit là d’une sorte de génie particulièrement précieux en temps de guerre, le jour où le monde sera victime d’une panne électrique globale.

Dans une société où les gens ne savent même plus faire une recherche Google, cela me paraît malheureusement crédible. Peut-être qu’un jour, le film « Idiocracy » deviendra réalité.

Il y avait un passage sur Sofia. J’ai passé un mois dans cette ville, sans jamais avoir entendu du lieu dont il a parlé :

Je me trouvais récemment en Bulgarie, à Sofia. Je descends à l’hôtel Arena Serdica que je ne connais pas. En entrant, je me rends compte que l’hôtel a été construit sur des ruines que l’on peut voir à travers une grande plaque en verre. J’interroge les gens de l’hôtel. Ils m’expliquent qu’il y avait en en effet, à cet endroit même, un coliseum romain. Etonnement. Je ne savais pas que les Romains avaient construit un coliseum à Sofia, monument qui, ajoute-t-on, n’avait que dix mètres de moins, en diamètre, que celui de Rome. Enorme, donc. Et sur les murs extérieurs du coliseum, les archéologues ont trouvé des sculptures qui sont comme des affiches représentant les spectacles qui s’y déroulaient. On y voit des danseuses, des gladiateurs bien sûr et une chose que je n’avais encore jamais vue, un combat entre un lion et un crocodile. A Sofia !

Petite anecdote sympa :

J.-C.C. : Mexico étant à quatre cents kilomètres de chaque océan, il existait des relais de coureurs qui apportaient le poisson frais sur la table de l’empereur en moins d’une journée. Chacun d’eux courait à toute vitesse pendant quatre ou cinq cents mètres, puis transmettait sa charge.

Ma partie préférée concerne bien évidemment la bibliophilie. J’ai déjà appris pas mal de choses grâce au petite livre « La Bibliophilie » de la collection « Que sais-je » et après la visite du musée de l’imprimerie à Lyon. Mais je vous mets ici quelques extraits au cas où vous n’étiez pas au courant :

Les premiers livres imprimés n’étaient d’ailleurs pas achetés reliés. Il fallait acheter des feuilles qu’il s’agissait ensuite de faire relier. Et la variété des reliures des ouvrages que nous collectionnons est une des raisons qui expliquent le bonheur que nous pouvons tirer de la bibliophilie. […] C’est entre les XVIIe et XVIIIe siècles, je crois, qu’apparaissent les premiers ouvrages vendus déjà reliés.
J.-C.C. : C’est ce qu’on appelle les « reliures de l’éditeur ».
U-E: Mais il y avait aussi une autre façon de personnaliser les livres imprimés : c’était de laisser les grandes initiales non imprimées sur chaque page pour permettre aux enlumineurs de faire croire au possesseur qu’il détenait en réalité un manuscrit unique. Tout ce travail, évidemment, était fait à la main. Même chose si le livre comportait des gravures : chacune était rehaussée de couleurs.[…]
Il faut aussi préciser que les livres étaient très chers et que seuls les rois, les princes, les riches banquiers pouvaient en faire l’acquisition. Le prix de ce petit incunable que j’ai pris dans ma bibliothèque était, au moment où il a été fabriqué, plus élevé sans doute qu’il ne l’est aujourd’hui. Rendons-nous compte du nombre de petits veaux qu’il faut tuer pour pouvoir réaliser ce type d’ouvrage, où toutes les pages sont imprimées sur peau de vélin, c’est-à-dire de veau mort-né. Régis Debray s’est demandé ce qui se serait passé si les Romains et les Grecs avaient été végétariens. Nous n’aurions aucun des livres que l’Antiquité nous a légués sur parchemin, c’est-à-dire sur une peau d’animal tannée et résistante.[…]

La bibliothèque de Tombouctou s’est enrichie tout au long de son histoire des ouvrages que les étudiants, qui venaient rencontrer dès le Moyen Age les sages noirs du Mali, apportaient avec eux comme monnaie d’échange et qu’ils laissaient sur place.
L’obsession du collectionneur est souvent de mettre la main sur un objet rare, et pas tellement de le conserver.[…]
[Le livre] devient un objet de finance, un produit, et c’est assez triste. Les collectionneurs, les vrais amoureux des livres ne sont pas en général des gens de grosse fortune.[…]
J’avais un étudiant qui collectionnait seulement les guides touristiques des différentes villes, les plus périmés, qu’on lui vendait pour trois fois rien. Il en a tiré tout de même une thèse de doctorat
sur la vision d’une ville à travers les décennies. Ensuite il a publié sa thèse. Il en a fait un livre.[…]
Fahrenheit 451, c’est aussi le titre d’une émission de la radio italienne. Mais il s’agit exactement du contraire : un auditeur téléphone pour expliquer qu’il ne peut pas trouver ou qu’il a perdu
tel livre. Un autre appelle aussitôt pour dire qu’il en possède un exemplaire et qu’il est prêt à le céder.

A propos des livres et des héritages :

Je peux raconter comment j’ai fait l’acquisition un jour d’un Fludd complet, en reliure uniforme d’époque. Sans doute un exemplaire unique. L’histoire commence dans une riche famille, en Angleterre, qui possède une bibliothèque précieuse et qui compte plusieurs enfants. Parmi eux, ce qui arrive souvent, un seul connaît la vraie valeur des livres. Lorsque le père meurt, le connaisseur dit nonchalamment à ses frères et sœurs : « Moi je prends juste les livres. Débrouillez-vous avec le reste. » Les autres sont enchantés. Ils ont les terres, l’argent, les meubles, le château. Mais le nouveau détenteur des livres, lorsqu’ils sont en sa possession, ne peut pas les vendre officiellement, sous peine d’alerter la famille qui se rendra compte, au vu des résultats de la vente, que « juste les livres » n’était pas rien, au contraire, et qu’ils se sont fait rouler. Il décide alors, sans en parler à sa famille, de les vendre secrètement à des courtiers internationaux, qui sont souvent des personnages fort étranges. Le Fludd m’est arrivé par l’entremise d’un courtier qui se déplaçait à vélomoteur, un sac plastique accroché au guidon, et dans ce sac il trimbalait parfois des trésors. J’ai mis quatre ans à payer cet ensemble mais personne, dans la famille anglaise, n’a pu savoir entre les mains de qui il avait terminé sa course, et à quel prix.[…]
Il existe un moyen de favoriser la lecture, c’est celui qu’a imaginé l’écrivain Achille Campanile. Comment le marquis Fuscaldo est-il devenu l’homme le plus savant de son temps ? Il avait
hérité de son père une immense bibliothèque mais il s’en fichait royalement. Un jour, en ouvrant un livre par hasard, il trouve entre deux pages un billet de mille lires. Il se demande s’il en sera de même avec les autres livres et passe le reste de sa vie à feuilleter systématiquement tous les livres reçus en héritage. Et c’est ainsi qu’il devient un puits de science.

A propos des vanity press :

Vous adressez votre texte à une de ces maisons qui ne tarit pas d’éloges sur ses qualités littéraires évidentes et vous propose de vous publier. Vous êtes bouleversé. Ils vous donnent à signer un contrat qui stipule que vous devrez financer l’édition de votre manuscrit, en échange de quoi l’éditeur s’emploiera à vous faire obtenir force articles et même, pourquoi pas, des distinctions littéraires flatteuses. Le contrat ne stipule pas le nombre de copies que l’éditeur devra imprimer, mais insiste pour dire que les invendus seront détruits « sauf si vous vous en portez acquéreur ». L’éditeur imprime trois cents copies, cent destinées à l’auteur qui les adresse à ses proches et deux cents aux journaux, lesquels s’empressent de les jeter à la poubelle.
Mais la maison d’édition possède ses revues confidentielles, dans lesquelles des comptes rendus seront bientôt publiés à la gloire de ce livre « important ». Pour obtenir l’admiration de ses proches, l’auteur achète encore, disons, cent exemplaires (que l’éditeur s’empresse d’imprimer). Au bout d’un an, on lui fait savoir que les ventes n’ont pas été très bonnes et que le solde du tirage (qui était, on le lui apprend, de dix mille) va être détruit. Combien veut-il en acheter ? L’auteur est terriblement frustré à l’idée de voir disparaître son livre chéri. Alors il en achète trois mille. L’éditeur en fait aussitôt imprimer trois mille qui n’existaient pas jusque-là et les vend à l’auteur. L’entreprise est florissante puisque l’éditeur n’a strictement aucun frais de distribution.
Un autre exemple de vanity press (mais on pourrait citer un tas de publications semblables) est un ouvrage que je possède, le Dictionnaire biographique des Italiens contemporains. Le principe est que vous payez pour y figurer. Vous trouvez « Pavese Cesare, né le 9 septembre 1908 à Santo Stefano Belbo et mort à Turin, le 26 août 1950 », avec la mention : « Traducteur et écrivain ». Fini.

A propos des magnifiques livres de Kircher, que les deux auteurs collectionnaient :

Sans oublier le Turris Babel. Il y montre, à partir de savants calculs, que la tour de Babel n’a pas pu être achevée parce que, si par malheur elle l’avait été, elle aurait fait pivoter la Terre sur son axe, du fait de sa hauteur et de son poids.

Si vous êtes un auteur/une autrice, voici le nombre de ventes qui peut vous attendre (j’imagine que c’est encore moins ces dernières années?) :

Si vous vendez deux cent ou trois cent mille exemplaires en France, c’est un record. En Allemagne il faut aller au-delà du million pour être bien considéré. Les tirages les plus bas, vous les trouvez en Angleterre. Les Anglais préfèrent en général emprunter les livres dans des
bibliothèques. L’Italie, quant à elle, doit se situer immédiatement avant le Ghana. En revanche les Italiens lisent beaucoup de magazines, plus que les Français. C’est la presse, en tout cas, qui a trouvé un bon moyen de ramener des non-lecteurs vers les livres.
Comment ? Cela s’est passé en Espagne et en Italie, et non pas en France. Le quotidien offre à ses lecteurs, pour une somme très modeste, un livre ou un DVD avec le journal. Cette pratique a été dénoncée par les libraires mais elle a fini malgré tout par s’imposer. Je me souviens que, lorsque Le Nom de la rose a été ainsi proposé gratuitement en accompagnement du journal La Repubblica, le journal a vendu deux millions de copies (au lieu des 650 000 habituels) et mon livre a donc touché deux millions de lecteurs (et si on considère que le livre va peut-être intéresser toute la famille, disons prudemment quatre millions). Il y avait là peut-être, en effet, de quoi inquiéter les libraires. Or, six mois plus tard, en contrôlant les ventes du semestre en librairie, on a vu que la vente de l’édition de poche n’avait diminué celles-ci que d’une façon insignifiante. Donc ces deux millions n’étaient tout simplement pas des gens qui fréquentaient habituellement les librairies. Nous avions gagné un public nouveau.

C’est ainsi qu’Harry Potter a été mis en avant au Vietnam. Ces livres ont incité une génération d’enfants à lire. Des extraits d’Harry Potter ont d’abord été publiés dans des magazines, un chapitre par semaine. Ensuite, ils ont commencé à vendre 2-3 chapitres par livret, pour une somme modique, un livret par semaine, pour que les enfants puissent les acheter. C’était seulement après le tome 2 qu’ils ont proposé de gros livres, quand les parents se sont rendu compte de la valeur d’Harry Potter et les ont achetés pour leurs enfants.

On finit sur une discussion sur le nombre de livres :

On a démontré que les bibliothèques parmi les plus fameuses du Moyen Age ne contenaient au plus que quatre cents livres ! […]

U.E. : Je crois qu’il se fait d’habitude une confusion entre bibliothèque personnelle et collection de livres anciens. J’ai, entre ma maison principale et mes maisons secondaires, cinquante mille livres. Mais il s’agit de livres modernes. Mes livres rares représentent mille deux cents titres. Mais il y a encore une différence. Les livres anciens sont ceux que j’ai choisis (et payés), les livres modernes sont des livres que j’ai achetés au cours des années mais aussi, et de plus en plus, des livres que je reçois en hommage. Or, bien que j’en donne tout un tas à mes étudiants, j’en garde un assez grand nombre, et nous voilà au chiffre de cinquante mille.
J.-C.C. : Si je mets ma collection de contes et légendes à part, j’ai peut-être deux mille ouvrages anciens sur un total de trente ou quarante mille. Mais certains de ces ouvrages sont parfois un fardeau. Vous ne pouvez plus vous séparer de l’ouvrage qu’un ami vous a dédicacé, par exemple.[…]

En calculant le prix le plus bas pour une bibliothèque de six étagères, la plus économique, j’arrivais à 500 euros par mètre carré. Dans un mètre carré de six rayons, je pouvais sans doute placer environ trois cents livres. Donc l’emplacement de chaque livre revenait à 40 euros. Plus cher donc que son prix.

C’est donc une bonne nouvelle. Leurs immenses bibliothèques contiennent plus de cadeaux que de livres qui méritent vraiment d’être gardés. Cela veut dire que les livres de grande qualité ne sont pas si nombreux que ça. Sur les 120 livres que j’ai lus en 2023, je me suis dit que seuls 3 livres méritaient d’être relus. Pas parce qu’ils ne méritaient pas d’être lus, mais lus une fois seulement. Ce sont des livres que je peux emprunter à la bibliothèque. Pour m’en souvenir, je me contentais de faire mes petits résumés de 2-3 pages par livre. Par contre, les livres que je dois relire plusieurs fois méritent d’être dans ma bibliothèque physique car ils doivent être soulignés, annotés. Ainsi, ma « bibliothèque idéale » représenterait seulement 50 livres, je pense. Même ce livre « N’espérez pas vous débarrasser des livres », que j’ai beaucoup beaucoup aimé, ne sera jamais relu.

Les bibliophiles ont peur de deux choses : l’incendie, et des voleurs bibliophiles :

Une cathédrale ou une bibliothèque qui brûle, au Moyen Age, c’est à peu près comme un film sur la guerre dans le Pacifique qui montre un avion qui tombe. C’était normal. Le fait que la bibliothèque dans Le Nom de la rose finisse par brûler n’est en aucune manière un événement extraordinaire à cette période. […]

Les plus dangereux sont les voleurs bibliophiles, ceux qui volent un seul livre. Les libraires finissent par identifier ces clients cleptomanes et les signalent à leurs confrères. Les voleurs normaux ne sont pas dangereux pour le collectionneur. Imaginons que de pauvres cambrioleurs s’aventurent à dérober ma collection. Il leur faudrait deux nuits pour mettre tous les livres en caisse, et un camion pour les transporter.
Ensuite (si le lot complet n’est pas acheté par Arsène Lupin qui l’aura dissimulé dans l’Aiguille creuse), les bouquinistes leur en donneraient une misère, et seulement les marchands sans scrupules, parce qu’il apparaîtrait évident qu’il s’agirait de marchandises volées. D’ailleurs un bon collectionneur fait pour chaque livre rare une fiche ou on décrit même les défauts et tout autre signe d’identification, et il y a une section de la police spécialisée dans le vol des œuvres d’art et
des livres. En Italie, par exemple, elle est particulièrement efficace, ayant acquis ses compétences à l’époque où il s’agissait de retrouver des œuvres d’art disparues pendant la guerre. Et enfin, si le voleur décide de ne prendre que trois livres, il va certainement se tromper en prenant les formats les plus imposants, ou ceux qui ont la reliure la plus belle, pensant que ce sont ceux qui sont les plus chers, tandis que le livre plus rare est peut-être si petit qu’on ne le remarque pas. Le risque majeur est celui de la personne envoyée spécialement par un collectionneur fou qui sait que vous possédez ce livre-là et qui le veut absolument, même au prix d’un vol. Mais il faudrait que vous possédiez le Folio de Shakespeare de 1623, autrement cela ne vaut pas la peine de prendre autant de risques.

Pour terminer cet article, nous avons l’explication précise de ce qu’il y avait dans la boîte du film « Belle de jour », dont M. Carrière était scénariste. Attention, la vérité n’est pas toujours agréable à entendre. Car elle est crue et désagréable. Si vous voulez quand même savoir, lisez jusqu’au bout, sinon, laissez faire votre imagination !

Lorsqu’on demandait à Buñuel ce qu’il y avait là-dedans, il répondait : « Une photographie de Monsieur Carrière. C’est pour ça que les filles sont horrifiées. » Un jour un inconnu m’appelle chez moi, toujours à propos du film, et me demande si j’ai déjà vécu au Laos. Je n’y avais pas mis les pieds, je le dis. Même question pour Buñuel et pareille dénégation. L’homme, au téléphone, est étonné. Pour lui, la fameuse boîte lui fait absolument songer à une ancienne coutume laotienne. Je lui demande alors s’il sait ce qu’il y a dans la boîte. Il me dit : « Evidemment ! — Je vous en prie, lui dis-je alors, apprenez-le-moi ! » Il m’explique que la coutume en question consistait, pour les femmes, à s’attacher de gros scarabées avec des chaînes en argent sur le clitoris pendant l’acte d’amour, le mouvement des pattes leur permettant de jouir plus lentement et délicatement. Je tombe un peu des nues et lui dis que nous n’avons jamais songé à enfermer un scarabée dans la boîte de Belle de jour. L’homme raccroche. Et je ressens aussitôt une terrible déception à l’idée même de savoir ! J’avais perdu la saveur douce-amère du mystère.

[Réflexion d'une Bibliophile] Comment choisir ses livres ?
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    Anh

    Anh est franco-vietnamienne et a vécu dans de nombreux pays (Russie, Australie, France, Norvège, Vietnam). Elle aime par dessus tout les chats, le DIY et la bonne cuisine. Ayant une très bonne mémoire, Anh est capable de vous donner le tarif du petit bus pris entre le Chili et la Bolivie qu'elle a pris il y a 3 ans.

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