Lorsque je jette un coup d’œil dans le rétroviseur, je me rends compte que ma carrière professionnelle est semée de moments « effet papillon » lors desquels un coup de chance, une prise d’initiative, une rencontre imprévue, un évènement à priori insignifiant, ont eu un grand impact sur ma carrière et sur ma vie.
Je vous raconte l’un de ces moments.
Nous sommes en janvier 2012, j’ai 24 ans et je travaille en tant que consultant dans une agence SEO (référencement naturel en français, travaille consistant à optimiser la visibilité d’un site internet dans les moteurs de recherche comme Google). Je suis envoyé en régie chez un client (c’est-à-dire que je vais travailler directement dans les locaux de ce client).
Je suis enthousiaste, le client en question édite l’un des plus gros sites internet français. Ce site n’a jamais travaillé sérieusement son SEO, mais la politique maison a changé : le SEO devient un enjeu stratégique et les ambitions sont grandes. C’est exactement le type de mission sur lequel je souhaite travailler : un très gros site internet, un potentiel inexploité, la perspective de générer une très forte croissance.
Je n’arrive pas en terrain complètement inconnu. M. a été recruté quelques mois plus tôt en tant que directeur « Search Marketing », il a comme mission de monter une équipe SEO. Et il se trouve que M. est un ancien collègue, je suis arrivé à mon poste actuel quelques mois avant son départ. Nous n’avons pas vraiment travaillé ensemble, mais nous nous connaissons.
M. m’accueille et m’explique que nous allons devoir mettre en place une stratégie « d’ouvertures de contenus ». Des millions de contenus sont disponibles, mais n’ont jamais été référencés dans les moteurs de recherche. Il y a cependant plus urgent à régler : les robots d’indexation de Google ne parcourent plus le site. C’est un problème majeur, tant qu’il n’est pas résolu, impossible de référencer le site correctement.
Je me plonge donc dans mes analyses. Nous sommes déjà une petite dizaine de consultants dans l’équipe, mais l’organisation n’est pas encore bien en place, chacun travaille un petit peu dans son coin, sans coordination. Il y a bien une responsable SEO qui devrait prendre le lead, mais celle-ci est arrivée il y a plusieurs années, avant le changement d’ambition. Elle semble mal vivre la réorganisation en cours et est peu coopérative.
Finalement, le consultant SEO le plus expérimenté prépare une présentation avec 60 slides, très techniques, regroupant toutes les analyses et hypothèses. M. nous demande de présenter ces travaux à son chef : JC.
Si j’étais salarié du client, JC serait mon n+3 un grand ponte avec qui je n’ai jamais eu l’occasion de discuter, c’est une réunion importante. M. est arrivé récemment, de gros moyens sont mis pour créer une nouvelle équipe, il faut donner une bonne impression.
Nous nous retrouvons dans le bureau de JC. Dans mes souvenirs, nous devons être quatre consultants face à lui, accompagnés de M. et de la responsable SEO.
JC introduit la réunion et nous explique qu’il souhaite connaître les premiers résultats de la stratégie d’ouverture de contenus qui a débuté.
Je comprends tout de suite que sa demande ne correspond pas vraiment à ce qu’on s’apprête à lui présenter.
Le consultant expérimenté démarre sa présentation. Au bout de deux ou trois slides, je réalise que JC ne comprend pas trop ce qu’il lui raconte.
Je prends l’initiative d’intervenir :
– « JC, je me permets de contextualiser. Tu nous as demandé quels étaient les résultats de la stratégie d’ouverture de contenus. La réponse, c’est qu’elle ne fonctionne pas du tout. »
J’aperçois un rictus d’étonnement chez JC et je poursuis :
– « Elle ne fonctionne pas, car les robots d’indexation des moteurs de recherche n’arrivent pas à parcourir le site. Ce que nous te présentons aujourd’hui, c’est le résultat de nos analyses, nos hypothèses et ce que nous comptons mettre en œuvre pour résoudre le problème ».
Le consultant expérimenté reprend le fil de sa présentation, mais en réalité, la réunion est terminée. Mon intervention très synthétique a fourni à JC le niveau d’information dont il a besoin. Il mettra d’ailleurs un terme à la réunion 15 minutes plus tard, submergé par des informations trop techniques sans intérêt pour lui.
Quelques semaines plus tard, M. me convoque dans son bureau.
Il m’explique que la responsable SEO vient de démissionner. Que j’ai impressionné JC et qu’ils me proposent de la remplacer.
Je suis évidemment flatté et ravi de cette opportunité. Mais sur le moment, je ne comprends pas trop, JC n’est pas du tout mon interlocuteur, je ne vois pas trop ce que j’ai fait pour mériter cette estime.
Ce n’est que plus tard que je réaliserai que c’est ma brève intervention lors de cette réunion qui lui a fait une excellente impression.
J’accepte la proposition et je vais rester responsable SEO de cette entreprise quatre années durant. Grâce à mon travail et celui de mes collègues, nous allons obtenir d’excellents résultats qui seront largement remarqués dans le microcosme SEO.
Ces résultats vont m’apporter une solide légitimité qui me permettra, après un congé sabbatique pour faire un tour du monde, de créer mon entreprise qui ne manquera jamais de clients pendant huit années de nomadisme digital. Avant même l’apparition du Covid et la démocratisation du télétravail, ma bonne réputation a suffi à des entreprises pour me confier du travail alors que je ne les avais jamais rencontrés physiquement et que j’étais à l’autre bout du monde.
Sans cette réunion, ma carrière et mon mode de vie auraient peut-être pris une voie radicalement différente.


