J’ai partagé quelques extraits du livre L’ère de la flemme d’Olivier Babeau (lien Amazon, lien Fnac) sur Instagram, et vous m’avez demandé son titre. J’ai donc décidé de lui consacrer un article sur mon blog. Le premier livre d’Olivier Babeau que j’ai lu était La Tyrannie du divertissement, dont j’ai parlé ici. L’ère de la flemme, sorti en janvier 2025, a pour sous-titre Comment nous et nos enfants avons perdu le sens de l’effort.

Je pense que ce livre aurait pu s’intituler Comment la facilité va tous nous anéantir ou encore L’ère où chacun compte sur le travail des autres. Il s’inscrit dans la continuité du précédent ouvrage sur le divertissement, car l’attrait pour le divertissement facile n’est qu’un symptôme du manque d’effort. J’aborderai ici quelques thèmes du livre, en espérant vous donner envie de le lire.
Qu’est-ce que l’effort ?
L’auteur définit l’effort comme « le moyen par lequel on change, la solution entre ce qui suffit et ce à quoi on aspire. L’effort est ce qui nous fait devenir autre que ce que nous aurions été sans lui ».
Sa thèse est claire : en Occident, nous perdons le sens de l’effort, contrairement à certaines cultures comme en Asie. La première partie du livre rappelle que l’effort a toujours été nécessaire, y compris pour les aristocrates, dont la survie sociale dépendait de leur popularité. Cette analyse s’appuie sur une structure proche de la pyramide de Maslow, mais je dois avouer que cette partie m’a semblé un peu longue.
Le choix & l’influence
Heureusement, la suite devient plus captivante. Babeau souligne qu’aujourd’hui, « l’éventail des choix à accomplir est presque infini ». Autrefois, « un individu ne disposait typiquement de presque aucun degré de liberté » : pas de mobilité géographique, peu d’opportunités professionnelles ou sociales. Cette explosion des choix, loin d’être une bénédiction, engendre une fatigue décisionnelle. Même choisir un plat au restaurant devient un effort anxiogène :
Près de 9 jeunes sur 10 disent être anxieux à l’idée de devoir choisir parmi les différentes options proposées sur le menu d’un restaurant. On appelle cela la menu anxiety.
J’ai écouté des podcasts de quelques bloggeurs connus et ils se plaignent comme moi de recevoir des questions qu’ils qualifient d’être « pas très intéressantes ». Sans surprise, il s’agit de questions où les gens demandent soit l’avis du bloggeur sur telle marque; soit de choisir entre la marque A et la marque B. Je cite Adriano Dirnelli dans un podcast du Cravate Club : « Je déteste ce genre de questions qui me reviennent trop souvent sur : est-ce que ça, c’est meilleur que ça (…) Il faut savoir pourquoi ça nous intéresse, qu’est-ce que ça porte de différent. Il n’y a pas de gagnants et de perdants. Les hommes qui sont obsédés avec ces classements, ils sont dans une démarche uniquement de classification pour se dire « j’ai le top du top, j’ai le meilleur ». Mais c’est tellement réducteur comme vision, ça veut dire qu’ils n’ont pas de jugements eux-mêmes pour décider ce qui leur parle à eux, dans leur personne, dans leur coeur, dans leur tête etc. Il faut qu’ils se forgent leurs propres opinions, qu’ils aillent, qu’ils expérimentent, qu’ils aiguisent leur regard, qu’ils se forgent des convictions personnelles. Et c’est là le truc intéressant, c’est de travailler sur le développement de soi-même, pas de se faire dicter des classements ou des règles par d’autres. »
Et pourtant, de plus de plus de gens font confiance aux influenceurs, aux avis Amazon, avant de sortir leur portefeuille, même pour un sérum à 6 euros ! Plusieurs personnes me pressent d’acheter le reMarkable Paper Pro pour pouvoir leur pondre un avis honnête et complet: alors que la marque propose 100 jours d’essai gratuitement (+ livraison et renvoi gratuits) pour qu’ils fassent leur propre avis. Comme disait Oscar Wilde dans « Le portrait de Dorian Gray »:
Influencer une personne, c’est lui donner son âme. Elle ne pense plus ses propres pensées, elle ne brûle plus de ses propres passions. Ses vertus n’ont plus d’existence propre. Ses péchés, pour autant que le péché existe, sont empruntés. Elle devient l’écho de la musique d’un autre, elle joue un rôle qui n’a pas été écrit pour elle. Le but de la vie, c’est l’épanouissement de soi. Réaliser notre propre nature à la perfection, voilà notre raison de vivre en ce bas monde. Les gens, aujourd’hui, ont peur d’eux-mêmes. Ils ont oublié le plus important des devoirs, celui qu’on a envers soi-même.
La perte de l’effort
Je vous ai déjà parlé du perfectionnisme chez les artisans. Dans « L’ère de la flemme », il y a ce passage qui me parle beaucoup, il s’agit d’une citation de Charles Péguy :
J’ai vu toute mon enfance rempailler des chaises exactement du même esprit et du même cœur, et de la même main, que ce même peuple avait taillé ses cathédrales. Il fallait qu’un bâton de chaise fût bien fait. Il ne fallait pas qu’il fût bien fait pour le salaire ou moyennant le salaire. Il ne fallait pas qu’il fut bien fait pour le patron. Il fallait qu’il fût bien fait lui même, en lui-même, pour lui-même. Une tradition, venue, montée du plus profond de la race, un honneur voulait que ce bâton de chaise fût bien fait. Toute partie, dans la chaise, qui ne se voyait pas, était exactement aussi parfaitement faite que ce qu’on voyait. C’est le principe même des cathédrales.
Olivier Babeau conclut : « en opposition avec la logique de l’économie d’énergie née de la révolution industrielle (le souci de la productivité), le monde ancien reposait au contraire sur le principe de la dépense inutile. »
De nos jours, toute dépense énergétique doit avoir un rapport bénéfice/énergie optimal, et même dans les rapports humains. J’ai remarqué au Vietnam à quel point les jeunes calculaient avant d’engager ou non une conversation, en fonction des bénéfices obtenus. Plus de small talk si la personne d’en face (y compris un membre de la famille) ne leur risque pas d’être utile. Par contre, ils ne reculeront devant rien, ont très peu d’éthique si un effort minime peut leur apporter beaucoup d’argent (il suffit de voir le % de jeunes 18-24 ans sur OnlyFans).
En France, avec le système très généreux mis en place, nous avons une société « où chacun peut vivre aux dépens des efforts des autres. Toute richesse est illégitime. Toute élite une escroquerie. Le travail est une valeur réactionnaire. L’excellence est inégalitaire, donc haïe. Le progrès est vu avec méfiance. La science est un objet de moquerie (…) L’effort n’est pas exigé. Pire : il est brocardé. Accusé d’être anti-égalitaire. Injuste. Bourgeois. (…) La perversion propre au principe démocratique était de nier la grandeur (…) L’exigence, le travail austère, les rudes années de peine, tout cela ne plaît plus. C’est aristocratique. Pas drôle. Trop long. On ne veut plus voir des milliards d’heures de travail. » L’auteur compare le nombre d’heures de travail avec les autres pays développés et le constat est sans appel : « la France travaille trop peu, de façon moins efficace ».
L’auteur commente ensuite sur le nivellement par le bas que j’ai longuement discuté ici ; il donne beaucoup de chiffres alarmants, et je pense que ces chiffres confirment les dires d’une amie, prof de français qui m’a affirmé que son école lui imposait de remonter les notes de ses élèves.
Autre information intéressante: « la lecture sur Internet est très différente de la vraie lecture (…) on ne lit que 18% d’un texte en ligne ». Cela explique pourquoi mes lecteurs posent des questions dont la réponse est déjà donnée dans l’article : ils n’y comprennent rien !
S’ensuit une longue partie sur le taux de fiabilité en chute libre, encore une fois, avec des chiffres hallucinants !!
L’époque est à fleur de peau
L’auteur aborde ensuite des sujets difficiles comme les incels, le taux de chômage chez la population supposée être active, l’hypersensibilité (wokisme), le politiquement correct, l’hyperactivité, le « cancel culture », la victimisation, l’appropriation culturelle, la liberté d’expression…. Il affirme « L’époque est à fleur de peau. On tue pour un regard. Pour rien. » C’est la partie que je préfère le plus dans le livre car il apporte de manière courte mais efficace, les éléments de réponse à ces nouveaux phénomènes sociaux. Je ne citerai pas plus car je voudrais que vous le lisiez, les explications et constats sont très intéressants.
Georges Orwell disait « Il est bien possible que nous soyons en train de nous enfoncer dans une ère dans laquelle deux plus deux feront cinq quand le leader le décidera. » Nous en approchons.
Le syndrome de Swann
Olivier Babeau est un proustien et j’adore quand il cite Proust. On parle bien évidemment dans ce livre de Swann, le génie qui n’écrira jamais son œuvre sur Vermeer. Nous avons de plus en plus de Swann autour de nous. « Le risque de notre époque n’est pas qu’il y ait moins de gens doués au potentiel extraordinaire. Il est que ces gens au potentiel extraordinaire gâchent leur talent en ne produisant rien ou presque ». En plus, Proust est l’exemple de l’effort acharné, une vie d’observation pour un roman-cathédrale. Des millions de mots écrits puis réécrits, les 4 tomes de Proust dans la collection La Pléiade en sont la preuve, les esquisses sont plus longues que le texte lui-même.
Cela fait écho à mon expérience personnelle. Sur mon blog et Instagram, je partage mon parcours et mes efforts en tant qu’immigrée issue d’un pays du tiers-monde, dans l’espoir d’inspirer les autres. Pourtant, au lieu de recevoir des questions du type « Comment réussir ? », « Quels livres lire ? », ou « Où apprendre à coder ? », je reçois surtout des messages expliquant pourquoi ces personnes ne peuvent pas faire comme moi. Au début, cela m’a surprise. Certes, il existe mille raisons extérieures qui peuvent freiner nos efforts et empêcher un résultat immédiat, mais ce n’est pas une raison pour ne rien tenter.
Dans le Yi King, un texte millénaire chinois, la réussite repose sur trois éléments : (1) le bon moment, (2) le bon endroit, et (3) la bonne personne. Tout ce livre n’a qu’un objectif : pousser l’être humain vers son plein potentiel. Le succès ne dépend pas uniquement de nous, mais comme nous ne maîtrisons pas toujours le moment ou le contexte, la seule chose que nous pouvons contrôler, c’est nous-mêmes. Il faut donc chercher à s’améliorer en permanence, afin d’être prêt lorsque l’occasion se présentera. Un bon exemple vient d’Asie, où la crise actuelle pousse des milliers de personnes à s’inscrire à des cours du soir pour se former et s’adapter au marché du travail. Elles savent que la conjoncture n’est pas de leur faute, mais que ne rien faire pour évoluer, en revanche, serait de leur faute. Parce qu’au fond, le succès ne réside pas dans l’aboutissement d’un projet en particulier, mais dans notre capacité à nous dépasser. Et cela demande des efforts.
« Le péché capital de l’effort est de responsabiliser les gens. Célébrer ceux qui font des efforts, c’est accuser en creux ceux qui n’en font pas, et les rendre responsables de leur situation. » Pourtant, il ne s’agit pas d’ignorer l’impact du hasard ou des circonstances. La chance joue un rôle, c’est indéniable. Mais sans effort, comment savoir si nous avons eu notre chance ? C’est comme espérer gagner au loto sans jamais acheter de ticket.
En résumé, L’ère de la flemme (lien Amazon, lien Fnac) est un gros signal d’alarme. L’auteur prédit la chute de la civilisation occidentale si nous ne réhabilitons pas l’effort.
Une société qui ne connaît plus la difficulté finit par engendrer des générations qui ne savent pas apprécier ce qu’elles ont. N’ayant jamais eu à se battre pour obtenir quoi que ce soit, elles s’attendent pourtant à ce que tout leur soit dû. Progressivement, les valeurs et les repères s’effacent, remplacés par une quête constante de gratification immédiate. Lorsque l’effort, l’innovation et l’ambition disparaissent, il ne reste plus qu’une société qui s’effondre sur elle-même, incapable de retrouver son élan. Je recommande vivement ce livre, notamment pour ses réflexions sur les nouvelles dynamiques sociales où les émotions et opinions priment sur les faits.

