[avis] Secrets de thérapeute, un livre de Tobie Nathan

J’ai découvert ce livre en regardant les vidéos d’INREES. Je n’ai quasiment aucune connaissance en psychiatrie, mais l’interview de ce monsieur m’a interloquée et j’ai voulu lire son livre pour en savoir plus. Voici la description du livre :

Depuis cinquante ans, Tobie Nathan pratique l’ethnopsychiatrie : il accueille et prend soin du patient en tenant compte de son histoire, de sa culture, de sa langue, de ses croyances. Professeur d’université reconnu, auteur souvent primé, il revient aujourd’hui sur les grandes étapes de son existence comme autant de jalons dans l’élaboration de sa discipline. Il éclaire ce qui lui semble essentiel et livre ce qu’il n’avait jamais dévoilé.  » La multitude des langues et des cultures est la véritable richesse du monde.  » Récemment, on a fait appel à lui pour instaurer le dialogue avec les jeunes radicalisés. Plus que jamais sa méthode est nécessaire. Dans un monde cloisonné, qui se méfie de la différence, Tobie Nathan ouvre une voie d’avenir.

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Je vais vous livrer ici un résumé détaillé du livre et j’ajouterai mon avis (succinct).

Né au Caire, d’une famille juive, descendante d’un rabbin célèbre, Dr. Tobie Nathan a été contraint de s’exiler en France lors d’une n-ième chasse de la communauté juive de l’Egypte. Elève de Georges Devereux, il est devenu la figure incontestable de l’ethnopsychiatrie en France. Après 50 ans de pratique, il livre son parcours, ses recherches dans ce livre : c’est une manière pour lui de transmettre son savoir, même s’il reconnaît ne pas pouvoir transmettre la méthodologie : « il n’existe pas de méthode universelle, la thérapie ne peut pas être une, elle est multiple par nature » : on apprend à travers ses patients, chaque patient est unique, il n’y a pas de manuel pour l’ethnopsychiatrie.

D’abord formé à la psychanalyse, il n’a pas été conquis par les résultats de celle-ci et s’est essayé à d’autres méthodes. Lors des thérapies avec des immigrés, il a vu qu’ils savaient déjà à peu près pourquoi ils étaient malades (on parle ici de maladies mentales) et cela avait un lien avec leurs coutumes, leurs objets, leurs dieux… il leur fallait juste un thérapeute capable de comprendre, accepter le concept sans juger.

Pour cela, Dr. Tobie Nathan a également mis un nouveau diapositif avant d’introduire la langue maternelle du patient dans l’espace de la séance. Même si le patient parle bien français, il est toujours accompagné par un(e) interprète, car certains concepts s’expriment beaucoup mieux dans leur langue maternelle et sont parfois intraduisibles.

Le livre contient quelques exemples de soin : par exemple Laetitia, mutiste, serait affligée d’un kimpi, et le fait de reconnaître le kimpi en question a guéri la jeune patiente. On ne sait pas si c’était véritablement le kimpi, ou c’est la reconnaissance de sa différence, reconnaissance de sa honte d’être différente, qui l’a sortie de son mutisme. L’auteur ne donne pas trop d’explication cartésienne pour chaque cas guéri, mais on voit la manière dont il amène ses patients à réfléchir, comment il réfléchit avec eux, alors qu’il ne connaît pas toutes les pratiques occultes ni les dieux païens qui existent dans le monde. Finalement, la guérison de chaque patient ne dépend pas uniquement de lui, mais souvent de dispositifs, objets et personnes externes.

L’auteur parle ensuite de l’hypnose et surtout de l’hypothèse de son collègue Chertok qui considère l’hypnose comme la « particule élémentaire » de toutes les thérapies (shamanisme, magnétisme, guérisseurs). C’est une observation intéressante, car effectivement lors de ma « transe » en respiration holotropique, j’ai vu quelques ressemblances avec mes séances d’hypnose.

Il n’existe pas de maladie mentale, rien que des dispositifs locaux, des arrangements, associant des comportements, des thérapeutes, des rites et des objets.

Tobie Nathan

Ensuite, l’auteur nous amène faire le tour de l’Afrique et du Moyen-Orient des concepts, pratiques et objets dont je n’ai absolument aucune connaissance :

  • La maladie des génies au Burkina Faso
  • Au Bénin, le thérapeute ne demande pas aux patients pourquoi ils viennent le voir. C’est le fa qui va lui dire. Chaque lancée du chapelet du fa permet d’obtenir la réponse: 11, 00… 16 combinaisons sont possibles. Je suis très étonnée de voir ce système binaire apparaître aussi au Bénin car le Yi King chinois fonctionne à peu près sur le même principe.
  • En Egypte, les adeptes du zar (uniquement des femmes) expriment leurs souffrances dans des transes endiablées, se laissent posséder par le zar. Mais en échange, elles ont le pouvoir de lire l’avenir et la face cachée du présent.
  • A Essaouira, on réunit les personnes possédées par un djinn en les réunissant lors d’une lila, une « nuit thérapeutique » pour offrir aux djinns leurs chansons, leurs danses préférées et des sacrifices.

Dr. Tobie Nathan présente des idées et comparaisons très justes qui font réfléchir. Par exemple, il compare les êtres invisibles aux virus.

« Comme le font souvent les invisibles, comme le font les djinns ou les mlouk, [le virus] tente de nous soumettre à sa volonté par la maladie. »

« Les virus sont-ils des êtres vivants ? Non, ils ne sont pas constitués de cellules, mais dès qu’ils pénètrent dans leur hôte, la cellule qu’ils vont infecter, les virus [sont la cellule]. »

S’en suit une longue partie sur les objets animés :

  • Les objets dieux qui auraient les mêmes racines que le golem. Pour fabriquer un golem et lui donner vie, à la manière des kabbaliste, il fallait connaître le nom de Dieu ! De même, un boli est désormais exposé désormais au musée du quai Branly est un véritable dieu, c’est une divinité vivante. Il a été créé selon trois principes : la multiplicité des éléments qui le constituent, leur agrégation, leur coalescence. Pour le maintenir en vie, il fallait le nourrir, l’entretenir, l’aimer.
  • En parallèle, on a aussi des objets destinés à nuire les autres. Dans une société où chacun peut nuire l’autre à travers des objets cachés, le monde, selon l’auteur, tient en équilibre, devient poli et gentil envers l’autre, pour ne pas subir des sorts.
  • Enfin, on termine sur la partie « amulettes », dont la légende de Lilith, la première femme d’Adam, fait peur jusqu’à équiper les futures mamans et leurs enfants d’amulettes de protection très sophistiquées.
  • Les carrés magiques bénéficient d’un petite paragraphe dans le livre

Toutes ces méthodes nous apprennent la leçon suivante :

Pour soigner, il ne suffit pas de comprendre, il faut agir. Agir, non pas sur le seul patient, mais aussi sur son entourage, sa famille, ses rivaux, ses ennemis, sur l’ambiance, aussi…

Tobie Nathan

Cette remarque est tellement juste ! N’est-ce pas la façon nous sommes censés guérir nos maladies modernes, de façon plus holistique ? D’abord ne pas juste considérer l’organe malade mais tout le corps ? (à la Shiatsu). Ensuite, prendre en compte tous les éléments externes ? (nutrition, psychologie…).

Dr. Tobie Nathan affirme que tous ces objets et concepts folkloriques trouvent leur correspondance dans notre monde actuel :

  • le smartphone n’est-il pas un objet-dieu tout puissant qui sait tout ? Qu’il faut « nourrir, entretenir » en le rechargeant tous les jours ?
  • les êtres qui possèdent les hommes ne sont-ils pas des virus invisibles mais dont l’effet se voit à travers des maladies ?
  • les amulettes qu’on donne aux futures mamans et enfants ont l’effet d’attirer le mal, pour le tromper… n’est-ce pas le fonctionnement de nos vaccins ?

Pour en savoir plus, il est allé voir les fabricants des objets fétiches et confirme qu’il faut un véritable savoir-faire ainsi qu’un don pour l’écoute et la compréhension pour fabriquer de tels objets. Ce sont des objets intelligents.

« Un tel monde est placé sous le signe de la complexité et de l’intelligence et non pas, comme on l’a si souvent répété, de la croyance naïve – intelligence des situations, complexité des objets, virtuosité technique des fabricants d’objets… On comprend pourquoi ces objets ont passionné les différentes civilisations où ils se sont épanouis  : égyptienne, perse, babylonienne, grecque, romaine de l’Antiquité… En Occident, le Moyen Âge puis la Renaissance ont été passionnés par l’existence d’un univers secret d’objets actifs, passant de la fascination à la condamnation pour hérésie. »

La conclusion qui m’a choquée le plus (dans le bon sens), après ces longs chapitres sur les objets animés est la suivante :

« Car il transparaît de ce monde une idée puissante, étrangement moderne, dont on ne devine l’importance qu’aujourd’hui – l’idée que puissance et intelligence ne se trouvent pas dans les humains mais dans les objets. On pourrait même résumer la théorie implicite de ces mondes complexes par la formule suivante  : Il n’y a rien dans nos cerveaux, sinon des procédures  ; tout se trouve dans nos objets manufacturés. C’est à la fois la plus grande de nos richesses, qui nous permet de nous adapter à une multitude de mondes  ; c’est aussi notre fragilité, car sans les objets, nous ne sommes plus rien. »

A l’heure où nous parlons de cyborgs, de l’IA… cette conclusion tombe à pic !

Je n’ai pas très bien aimé la dernière partie sur Georges Devereux, le maître du Dr. Tobie Nathan, où tous ses secrets personnels et secrets de famille sont révélés au grand jour : sa passion pour les femmes, son origine juive, son mythe de « self-made man » – qui était en fait un fils entretenu par sa famille jusqu’à l’obtention de sa bourse d’études aux USA, son nom de famille qu’il a franchisé… Bref, pourquoi tout cet étalage ici, dans ce livre ? Il pouvait faire l’objet d’un article, ou d’une modification sur sa page Wikipedia… Bref, je ne vois pas pourquoi ce chapitre a sa place dans ce livre.


Pour conclure, j’ai beaucoup beaucoup aimé ce livre.

Ayant quasiment aucune connaissance sur les pratiques religieuses des peuples africains, des musulmans, des juifs, des kabbalistes, j’ai découvert plein plein de choses. Tout le livre m’a apporté de nouvelles connaissance, de la première page à la dernière, et je le conseille à tout le monde, que vous soyez thérapeute, patient, ou juste une personne lambda. C’est bien raconté, bien documenté (de nombreuses annotations, bibliographie complète). Certains passage et surtout certaines photos m’ont fait peur (je ne suis pas du tout une grande fan de la magie noire, au contraire), je me suis aussi demander si j’étais à risque lors de mon passage à Essaouira, la capitale mondiale des djinns 😀

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    Anh

    Anh est franco-vietnamienne et a vécu dans de nombreux pays (Russie, Australie, France, Norvège, Vietnam). Elle aime par dessus tout les chats, le DIY et la bonne cuisine. Ayant une très bonne mémoire, Anh est capable de vous donner le tarif du petit bus pris entre le Chili et la Bolivie qu'elle a pris il y a 3 ans.

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