La nouvelle comme quoi Anthropic rachèterait des millions de livres pour leur couper le dos et scanner le contenu, avant de jeter tout le livre, a fait le tour du monde. Les gens en sont horripilés et parlent de 1984, Fahrenheit 451. On parle cependant, pour chaque titre, d’un seul exemplaire sacrifié parmi d’autres circulant encore dans le monde, pas d’une tentative de faire disparaître une œuvre en rachetant tous ses exemplaires. Cela dit, pour des titres rares ou épuisés dont il ne reste que quelques exemplaires connus, sacrifier « un seul exemplaire » peut, dans les faits, revenir à détruire l’un des derniers survivants d’une édition. Mais nous ne savons pas si des exemplaires rares faisaient partie du lot. La nuance mérite d’être posée : ce n’est pas de la censure organisée, mais ce n’est pas non plus un geste totalement sans risque pour le patrimoine. P/s: La destruction de livres d’Anthropic a eu lieu car quand elle ne détruisait pas les livres en utilisant les fichiers numériques de livres déjà scannés, elle s’est prise un procès.
Sans vouloir défendre Anthropic, je trouve étrange qu’on s’indigne autant d’un seul acteur, alors que la destruction de livres est une activité de fond, permanente, qui ne fait jamais scandale. Je connais des particuliers qui détruisent leurs propres livres pour les scanner : ils se font toujours jeter des pierres, si bien que dans la communauté qui numérise les livres, ces gens restent anonymes. Pour avoir une version scannée de qualité, il faut le plus souvent trancher le dos et scanner en masse. Une personne m’a déjà filé le scan d’un livre rare publié à seulement 1000 exemplaires, en me demandant de ne jamais divulguer son nom, car elle ne voulait pas être pointée du doigt pour avoir détruit un exemplaire rare. Mais c’est grâce à ce sacrifice (un seul livre massacré) qu’on a pu en faire un ebook diffusé à bien plus large échelle que les 1000 exemplaires initiaux.
Ce particulier est l’arbre qui cache la forêt. Le nombre de livres détruits chaque jour, sans même être scannés, est énorme, et personne n’en parle : les éditeurs pilonnent les invendus par palettes entières, les bibliothèques désherbent leurs collections pour faire de la place, les librairies qui ferment, liquident ou jettent leurs stocks invendables. Aucun de ces acteurs ne fait la une, aucun ne se fait accuser de vouloir « effacer la connaissance », « réécrire l’histoire ». On a un mot pudique pour ça dans le métier, « le pilon », justement pour ne pas dire « destruction ».
Anthropic, elle, a eu la mauvaise idée de laisser une trace écrite de son opération, et de la faire à visage découvert (enfin, jusqu’à ce que ça sorte) : alors que le pilonnage quotidien d’autres acteurs reste invisible.
Le livre a toujours été considéré comme sacré, mais il faudrait le désacraliser un peu. Les gens se font encore réprimander s’ils osent corner une page, annoter dans les marges ou surligner, comme si chaque exemplaire, chaque tirage, méritait une protection absolue. Mais un livre qui a vraiment de la valeur survit à l’épreuve du temps.
Si on s’accroche encore autant à chaque exemplaire (y compris des livres médiocres), c’est lié à l’histoire du livre : il était rare et coûteux. Ecrit sur parchemin (peau de veau, de mouton ou de chèvre, une matière première précieuse) à une époque où chaque page était copiée à la main. Tellement précieux que même la taille de la légendaire bibliothèque d’Alexandrie, longtemps auréolée du mythe du « savoir total de l’humanité », reste débattue par les historiens : les estimations vont de seulement quelques dizaines de milliers à plusieurs centaines de milliers de rouleaux – l’équivalent, en gros, du catalogue de la FNAC près de chez vous ou ma médiathèque de quartier à Lille. Au IXe siècle, Photios rédigea la Bibliothèque (ou Myriobiblon), un recueil de résumés et de critiques de centaines d’ouvrages qu’il avait lus. Beaucoup de ces livres ont depuis disparu, et pour nombre d’auteurs antiques, la seule trace qui nous reste de leur œuvre, c’est justement le compte-rendu qu’en a fait Photios. Ces œuvres se sont perdues au fil des siècles, recopiées ou non, jugées utiles ou non, parfois simplement brûlées par accident ou par guerre.
Il y a toujours eu une épreuve du temps qui décide quels livres survivent. Avant, cette épreuve s’appelait l’incendie, la guerre, l’humidité, le manque de moines copistes, le désintérêt d’un roi, la censure. Aujourd’hui, elle s’appelle aussi le pilon, le désherbage de bibliothèque, la fermeture de librairie… et maintenant l’IA.
Des communautés comme Anna’s Archive se sont donné pour mission de « sauvegarder l’ensemble des connaissances et de la culture de l’humanité », en agrégeant des millions de scans issus d’autres bibliothèques numériques et en les diffusant sous forme de torrents pour qu’ils existent en de multiples copies, un peu partout dans le monde. L’idée étant justement qu’un fichier dupliqué des milliers de fois devient quasi impossible à faire disparaître. Ces plateformes opèrent hors-la-loi, elles ont été condamnées à plusieurs reprises pour violation massive du droit d’auteur.
Face à ça, difficile de savoir qui applaudir : l’un détruit un exemplaire de chaque livre légalement (au profit de l’IA qui va peut-être libérer l’homme des bullshit jobs), l’autre conserve les connaissances mais illégalement. Mais chacun garde la main sur un petit territoire : sa propre bibliothèque. Les exemplaires qu’on choisit de garder chez soi, de relire, de prêter, de recommander, à qui on offre une reliure plus solide, ce sont autant de copies qui échappent, à leur toute petite échelle, au pilon, au désherbage ou à la disparition. À défaut de sauver « les livres » en général, on peut au moins sauver les siens.


