J’ai revu la série BBC North & South récemment, et une scène m’a particulièrement frappée, au point de m’inspirer cet article. Elle n’existe pas dans le roman, pourtant elle mérite qu’on s’y attarde, car elle illustre parfaitement pourquoi les opportunités nous échappent.
Raison #1 : Parce qu’on pense savoir ce que les autres ont à nous dire
Dans la série, Mr. Bell a été chargé par Miss Hale de transmettre une information capitale à Mr. Thornton. Ce dernier est éperdument amoureux d’elle, mais convaincu qu’elle a un prétendant. Mr. Bell doit lui révéler que cet « amoureux » (aperçu en compagnie de Miss Hale) n’est autre que son frère, dont l’existence est tenue secrète, car la marine anglaise le considère comme un criminel. Voici le moment exact où Mr. Bell s’apprête à révéler le secret :
Mr. Bell : You might be mistaken, Thornton, if you thinkMiss Hale has a bad opinion of you.And you might not judge heras harshly as you do. In fact…
Mr. Thornton : As you say, Mr. Bell,your business in Milton’s finished. And now the future of this mill is no concernof yours. I’m afraid I’m busy, too. Good day.
Traduction :
Mr. Bell : Vous faites peut-être erreur, Thornton, si vous pensez que Miss Hale a une mauvaise opinion de vous. Et vous ne devriez peut-être pas la juger aussi sévèrement que vous le faites. En fait…
Mr. Thornton : Comme vous le dites, M. Bell, vos affaires à Milton sont terminées. Et désormais, l’avenir de cette filature ne vous regarde plus. Je crains d’être occupé, moi aussi. Bonne journée.
Si Mr. Thornton avait simplement laissé Mr. Bell terminer sa phrase, sa vie aurait basculé. Mais il a coupé court et il lui a fallu attendre plusieurs mois (et une faillite) pour apprendre la vérité, par un autre chemin, via Mr. Higgins.
Une histoire similaire est arrivée à A. (certains détails ont été omis pour préserver l’identité des personnes concernées). Une collègue, B., avait été licenciée de façon injuste. A. ne travaillait pas directement avec elle, alors elle n’avait pas eu les détails sur le moment, mais on lui avait dit qu’un jour, B. était partie en pleurant de l’entreprise, et qu’on ne l’avait plus jamais revue. Un mois plus tard, un top manager C. avait confié à A. qu’il regrettait sincèrement ce qui s’était passé : quelqu’un avait menti, B. avait été sacrifiée à tort, et ça le pesait.
Une semaine après cette confidence, A. croise B. dans le métro. Après un « bonjour » poli, elle ouvre la bouche, prête à lui dire ce qu’elle savait, convaincue que ça ferait du bien à B. d’apprendre qu’elle n’avait pas eu tort, et que ceux qui l’avaient écartée le regrettaient. Mais avant même qu’A. ait pu prononcer un mot, B. avait peut-être peur qu’on lui demande si elle avait trouvé un autre job, ou peut-être pensait-elle qu’A. était du même côté que ces « méchants » qui l’avaient virée; B. l’a traitée avec une froideur déconcertante, comme si elle n’existait pas. La personne qui accompagnait B. était aussi stupéfaite qu’A. par l’impolitesse de B.
A. s’est dit : cette information me coûte à partager, et B. n’est même pas en état de l’entendre. C’est un signe. Alors elle s’est tue. Et B. ne saura jamais ce qu’A. avait à lui dire.
C’est là tout le paradoxe : les infos ou opportunités coûtent souvent beaucoup à ceux qui veulent nous les offrir. Recommander quelqu’un engage leur réputation. Partager une idée de business, c’est risquer de mal choisir son associé. Transmettre une information sensible, c’est s’exposer. Alors plus l’opportunité est grande, plus la personne qui veut la partager va d’abord sonder, observer, tester, évaluer si on est prêt à recevoir. Et si on ne l’est pas, si on coupe la parole, si on se ferme, si on se vexe, si on renvoie de l’hostilité, elle gardera tout pour elle. Sans jamais le dire. Et nous, on ne saura jamais ce qu’on a laissé passer. Il faut donc laisser les gens finir leurs phrases !
Raison #2 : Parce qu’on dit « non » trop souvent
Un jour, j’ai été testée, sans le savoir, par un ami d’ami. Il m’a d’abord orientée vers un petit client. En temps normal, j’aurais décliné, ce n’est pas le type de mission que je prends habituellement. Mais cette année-là, j’avais décidé de dire « oui » à tout. Alors j’ai accepté, et j’ai traité ce petit client avec autant de soin et d’attention que j’en aurais mis pour un gros client. Résultat ? Cet ami d’ami était tellement impressionné qu’il m’a finalement révélé ses vraies intentions : il voulait me confier quelque chose de bien plus grand. Le petit client n’était qu’un test car on n’a jamais travaillé ensemble auparavant. Derrière, il y avait un gros contrat avec un autre client. Si j’avais dit non d’emblée (par habitude, par principe, par avidité), je n’aurais jamais signé ce grand contrat. Et je n’aurais même jamais su qu’il existait.
C’est ça, on ne mesure jamais l’étendue de ce qu’on rate. En refusant les petits contrats par le passé, j’ai sûrement laissé passer plein d’opportunités bien plus grandes. Mais je ne le saurai jamais. Les opportunités manquées ne se signalent pas. Elles disparaissent en silence, et si on est là à se demander « pourquoi les opportunités ne viennent pas jusqu’à moi? », il faut se demander si on dit « non » trop souvent.
Je vais partager avec vous l’extrait d’un blog qui n’existe plus mais vous pouvez lire tout l’article via Wayback machine (lien)
Je n’ai pas envie de perdre encore plus de temps avec ça!
C’était dans ma première phase de blogging. Je ne savais pas encore comment ça fonctionnait ou comment un blog pouvait être rémunérateur mais j’avais compris que cela permettait de vivre au moins partiellement de sa passion. Le blog d’Olivier Roland m’a mis sur les rails avec tous les livres présentés avec liens vers amazon. Cette amie, qui est très proche de ma petite famille et que nous allons appeler Jessica, se plaignait pour la millième fois qu’elle était à sec au milieu du mois et que la situation devenait difficile. Heureusement, pour elle que le paiement de sa maison arrive en début de mois, elle aurait sûrement eu des graves problèmes dans d’autres circonstances. Elle est très intelligente et a compris qu’elle ne résoudrait pas ses problèmes d’argent avec des crédits à la consommation.
(Moi) Ca t’intéresse de gagner entre 500 et 5000 euros par mois en travaillant quelques heures par semaine? A ton rythme?
(Jessi, une étincelle dans l’œil) Oui, je t’écoute!
(Moi) J’ai découvert un blog très intéressant. L’auteur a lu un livre par semaine l’année passée et il partage ses analyses pour chaque livre avec un lien amazon qui lui fait gagner entre 5 et 10% par vente. En plus, si la personne intéressée rempli son panier avec d’autres choses, la commission va aussi au blogueur! Donc, votre passion c’est l’éducation, les problèmes de tous les jours, le social et les enfants. Tu pourrais lire un livre par semaine sur le sujet, en faire un résumé et une analyse et écrire un article sur une matière que tu apprécies. Le thème est intéressant, trouvera un public, ton diplôme et ta profession dans ces domaines t’apporteront la crédibilité pour te lancer. Plus tu avanceras, plus tu seras forte dans ce domaine et plus tu auras du public donc de l’argent.
(Jessi) Mais je n’ai pas le temps, avec les enfants, les tâches ménagères et tout ça.
(Moi) Dans ce cas, tu engages une femme de ménage pour 100 ou 200€/mois qui ferait ce travail à ta place et je m’occuperais, contre 30% de tes revenus, de tout ce qui est informatique, mise en place, nom de domaine,…
(Jessi) Je n’ai quand même pas assez de temps et je n’ai pas envie de perdre encore plus de temps avec ça!Mes explications se sont arrêtées là.
Ici, l’opportunité est présentée dans sa globalité. Les solutions concrètes sont données et Jessica cramponne à ses contre-arguments. Elle ne se laisse pas le temps de réflexion, n’essaie même pas, elle est persuadée de ne pas avoir de temps. L’article date de 2010, c’était l’âge d’or des blogs et l’IA n’existait pas encore. Jessica avait effectivement toutes les chances de gagner entre 500€ et 5000€ en lisant un bouquin par semaine. Si Jessica change d’avis et exécute ce projet maintenant en 2026, le timing est mauvais. Donc Jessica a raté l’opportunité et le timing. Le bloggeur en question a beaucoup plus d’autres astuces à partager avec Jessica car il est expert dans l’investissement, mais face à sa réaction, plus jamais il ne lui partagera de bons plans. En vietnamien, il y a une expression qui dit « nghèo bằng thực lực »: « Doué pour rester pauvre », càd certains sont particulièrement doués pour se mettre tout seul des bâtons dans les roues à chaque opportunité qui se présente.
J’ai un ami chef d’entreprise, hyper successful. J’ai remarqué une chose remarquable chez lui : chaque fois que je lui ai proposé une expérience un peu hors du commun, même si ça n’entrait pas du tout dans ses habitudes ou ses centres d’intérêt, il disait toujours « oui ». Sans hésiter. Car il me faisait confiance. Et ce n’est qu’après, une fois l’expérience vécue, qu’il se prononçait : est-ce qu’il avait aimé ou pas. Je l’ai toujours admiré pour ça, d’autant que je l’ai emmené dans des endroits vraiment « hors sentiers battus » que 99% des gens auraient refusés cash, mais lui, suivait. Dans la série Nine Perfect Strangers saison 2, un personnage de milliardaire incarne exactement cette même énergie. Marcher pieds nus dans la neige ? Oui. Se baigner dans de l’eau glacée ? Oui. Le mec était curieux, voulait tout tester, ne reculait devant rien. Et je pense que c’est une qualité rare et précieuse : oser dire oui avant de savoir si on va aimer. Vivre l’expérience d’abord. Se forger une opinion ensuite. Pas l’inverse. C’est ainsi qu’on attire des opportunités.


