En avril dernier, mon frère m’envoie le message suivant.

En octobre dernier, nous avions fait ensemble le trek du camp de base de l’Everest au Népal. Mais là, ce n’est pas tout à fait la même histoire : le GR20 est réputé comme étant l’un des treks les plus difficiles d’Europe, et depuis quelques mois, Vincent s’est mis au trail ! Il y avait déjà une nette différence de condition physique en ma défaveur. Depuis quelques mois, ce n’est plus un écart, c’est un gouffre !
Après quelques hésitations et après m’être assuré que ça ne dérangeait pas Vincent de se traîner un boulet pendant deux semaines, j’ai accepté, c’était l’occasion ou jamais !
Le GR20 est un trek d’environ 180 km qui traverse la Corse du Nord-Ouest (Calenzana) au Sud-Est (Conca) avec 11 000 mètres de dénivelé positif. Le parcours officiel comporte 16 étapes. Le plus rapide l’a fait en 30 heures (je ne comprends même pas comment s’est possible). Entre 30 heures et 16 jours, tous les formats sont possibles, nous avons décidé de le réaliser en 12 jours, format assez classique, car commode pour ceux qui disposent de deux semaines de vacances.
Pendant le parcours, nous devons suivre les balises blanches et rouges qui sont présentes à intervalles très régulières. Ne pas voir une balise pendant 5 minutes signifie probablement qu’on fait fausse route.

Le bivouac sauvage est strictement interdit, nous devons dormir dans des refuges qui proposent plusieurs types de logements :
- Des lits en dortoir (pas systématique)
- La location d’une tente déjà installée
- Un espace libre pour planter sa propre tente
Pour des questions à la fois économique que pour des questions de facilité de réservation, nous choisissons de venir avec notre propre tente.
Chaque refuge dispose d’une offre de restauration minimale et d’un semblant d’épicerie ainsi que d’installations plus ou moins sommaires : des douches (rarement chaudes), des toilettes (sèches), une zone pour poser un hélicoptère, parfois l’accès à des réchauds pour ceux qui cuisinent eux-mêmes et un abri en dur.
La plupart des refuges sont gérés par le Parc National Régional de Corse (PNRC) mais il existe aussi quelques offres d’hébergements privés (généralement plus confortables), notamment à proximité des stations de ski.
Début septembre, à peine cinq mois après avoir évoqué l’idée, nous nous retrouvons en Corse !
Jeudi 5 septembre 2024 : J-3
Veille de départ pour la Corse, je commence à stresser en prévision de ce qui m’attend.
J’avais planifié de profiter des mois de juillet et d’août pour me préparer sérieusement physiquement, mais je me suis complètement laissé déborder. Par les Jeux Olympiques et Paralympiques d’une part, que j’ai suivis avec assiduité, que ce soit en tribunes ou devant ma télévision. Par tout le travail professionnel d’autre part, que j’ai dû rattraper à cause de cette trop grande assiduité à suivre les JO…
J’ai quand même travaillé le cardio, que j’essaie d’entretenir régulièrement durant l’année, mais je ne suis pas aussi prêt que je l’aurais souhaité.
Tellement pas prêt, que je me rends compte que le sac à dos que j’avais prévu ne fera pas l’affaire. C’est un sac d’alpinisme qui était très bien pour nos expéditions de quelques jours dans les Alpes. Il était très bien pour le Népal où nous avions un porteur. Pour 12 jours de randonnée en bivouac, ça ne passe pas, et c’est en catastrophe que je cours acheter un sac de remplacement à Décathlon !
Vendredi 6 septembre 2024 : J-2
J’arrive en début d’après-midi à l’aéroport de Calvi. Aucun transport public n’existe pour rejoindre le centre-ville et il y a beaucoup d’attente pour obtenir un taxi. Je suis tout de suite dans l’ambiance, car l’accoutrement de mes compagnons d’attente ne laisse guère de place aux doutes : ce sont tous des randonneurs ! Après quelques échanges, je trouve un couple de danois avec qui je peux partager la course de taxi jusqu’à l’hôtel.
Vincent me rejoint en début de soirée. Nous dînons dans une petite pizzeria, faisons un petit tour le long du port avec une belle vue sur les fortifications de Calvi puis retournons à l’hôtel pour une dernière nuit en intérieur dans un bon lit avant… longtemps !

Samedi 7 septembre 2024 : J-1
Journée tranquille aujourd’hui, pas de pression sur l’heure de réveil.
Après un déjeuner typiquement local (un Banh Mi vietnamien !) nous prenons un taxi pour le camping de Calenzana, point de départ du GR20.
Le camping est très calme, ceux arrivés hier ont déjà commencé le GR20 dans la matinée, et ceux qui partiront demain ne sont pas encore arrivés. Nous avons donc le loisir de choisir notre emplacement de tente avant que les autres randonneurs n’arrivent.
C’est à ce moment que je découvre notre palace pour les deux prochaines semaines et je suis plutôt inquiet quand je vois Vincent commencer à la monter (« C’est vraiment pour deux personnes ? »). C’est exigu, on ne va pas dire le contraire, une fois que nous sommes tous les deux couchés, il n’y a plus de place pour les sacs qui doivent rester à l’extérieur, mais ça reste acceptable.

C’est ma grosse appréhension pour les jours à venir : vais-je réussir à dormir correctement ? Ma dernière nuit dans une tente remonte à près d’un an : au camp de base de l’Everest ! Si ce fût une nuit magique, elle fût horrible d’un point de vue qualité du sommeil.
Autre appréhension : la météo, il va pleuvoir fort demain ! Nous allons donc partir très tôt pour essayer de faire un maximum de chemin avant d’être mouillés.
Nous faisons quelques courses pour le dîner et le petit déjeuner, beaucoup d’attente, petite douche (chaude !), et puis dodo !
Dimanche 8 septembre 2024 : Jour 1
Les distances et dénivelés ont été mesurés par la montre Suunto de Vincent puis l’iWatch d’Alexis, avec le niveau de précision que ça vaut.
- De Calenzana au refuge Ortu di u Piobbu
- Départ : 6h21
- Arrivée : 11h28
- Durée : 5h21
- Distance : 12,5 km
- Dénivelé positif : 1 542 mètres

Réveil à 5h30. La nuit a été correcte, sans plus. J’ai l’impression d’avoir somnolé et m’être réveillé 100 fois. Mais c’est suffisant pour être en forme.
Le temps de nous préparer et de ranger nos affaires, nous partons vers 6h15. Si nous partons si tôt, c’est que l’enjeu est d’arriver au refuge avant 11h, heure vers laquelle une forte pluie doit démarrer.
Pas de mise en bouche sur le GR20, ça attaque fort direct avec du gros dénivelé.
La météo est agréable, pas de soleil qui tape, pas de forte chaleur. On reprend nos bonnes habitudes : rythme lent et régulier, pas ou peu de pauses et hydratation régulière.

On arrive sur une longue zone plus technique, limite escalade où l’on doit s’aider des mains.
Nos sacs font environ 12kg en incluant trois litres d’eau. Ça tire sur les épaules !
Vincent a une montre qui mesure précisément la distance parcourue ainsi que le dénivelé positif et négatif.
Vers 9h30, après trois heures d’effort, on pense ne plus être très loin puisqu’on a fait la distance prévue pour cette première journée.
Fausse alerte, il faudra 1h30 de plus pour arriver au refuge peu après 11h, au sec !
Nous arrivons en même temps qu’un couple qui a prévu de « doubler l’étape » (c’est-à-dire d’en faire une deuxième dans la même journée), le gardien du refuge leur déconseille fermement : la météo va se dégrader et ça risque d’être dangereux.
Nous sommes contents de nous, nous avons bien marché. Petite alerte de mon côté sur le tendon gauche qu’il faudra surveiller pour que ça ne se transforme pas en ampoule. Je vais mettre un Compeed préventivement.
Nous trouvons un emplacement pour notre tente.

La journée va se compliquer vers 15h avec l’arrivée de la forte pluie. Notre tente est petite et on doit s’organiser pour que nos sacs à l’extérieur soient le plus protégés possible. Une flaque d’eau se forme sous la tente qui commence à prendre l’eau. Vincent a la bonne idée de creuser une rigole pour évacuer l’eau, c’est plutôt efficace.
Nous réservons le dîner au refuge qui sera servi à 19h, ça fait du bien. On patiente à l’abri (tout relatif, c’est ouvert aux quatre vents, mais il y a un toit) jusqu’à environ 20h et repassons à la tente.
Nous sommes sur le point de partir pour nous brosser les dents et remplir nos gourdes à la source. Il commence à faire bien noir et, n’ayant aucun sens de l’orientation, j’ai la présence d’esprit de demander à Vincent s’il saura retrouver la tente.
– « Oui, pas de problème »
– « Tu es sûr ? »
– « Oui, on a la cabane du gardien en point de repère et il suffit de redescendre un petit peu »
C’est donc confiants que nous nous dirigeons vers la source, en tongs, avec nos lampes frontales et sous la pluie.
Non seulement, nous ne trouverons pas la source… Mais après avoir rebroussé chemin, impossible de retrouver la tente !
Il fait nuit noire et le brouillard limite considérablement la visibilité.
Au bout de 30 minutes à tourner en rond, à manquer dix fois de nous tordre la cheville, Vincent m’avoue qu’il est à court d’idée. Nous sommes perdus !
C’est en désespoir de cause que je sors mon téléphone pour essayer de géolocaliser l’airtag que j’ai dans mon sac à dos. Je n’ai pas beaucoup d’espoir car nous n’avons pas de réseau.
Miracle, même s’il n’y a pas de réseau dans la zone, il a été géolocalisé il y a quelques minutes. Je peux suivre un point qui nous permet de nous approcher, mais la tente reste introuvable !
Nous sommes finalement suffisamment proches pour que je puisse activer un signal sonore avec le Bluetooth qui nous permet enfin de la trouver !
Les tentes appartenant au refuge sont blanches, on les devine à travers le brouillard. La plupart des autres tentes disposent de bandes réfléchissantes qui les rendent très visibles à la lampe frontale.
Notre tente est verte, n’a pas de bandes réfléchissante, dans le brouillard, elle est invisible ! Nous avons passé 30 minutes à tourner autour, sans airtag, on ne l’aurait jamais retrouvée.

Nous sommes passés tout proches d’une nuit vraiment galère. Ça nous servira de leçon !
Lundi 9 septembre 2024 : Jour 2
- Du refuge Ortu di u Piobbu au refuge de Carrozzu
- Départ : 8h07
- Arrivée : 15h07
- Durée : 7h
- Distance : 8,31 km
- Dénivelé positif : 946 mètres

Réveil à 7h pour un départ peu avant 8h15.
La nuit a été correcte, en tout cas bien meilleure que si nous n’avions pas trouvé notre tente la veille ! Par contre, il a plu une bonne partie de la nuit et malgré les dispositions que nous avons prises, nos affaires de couchage sont bien trempées.
Petite montée pour commencer, puis descente avant de grimper un très haut mur. Montée très technique façon escalade. Une fois de plus, on se fait piéger par les estimations de distance et de dénivelé. Alors qu’on pense avoir fait le plus dur arrivés en haut du col, c’est très loin d’être le cas. Vont se multiplier les montées et surtout les interminables descentes très techniques, sur de la caillasse hyper abrasive.

Ce terrain est très difficile pour moi et j’ai du mal à digérer d’enchaîner les difficultés après avoir cru avoir surmonté le plus dur. Vincent est quant à lui facile et passe une bonne partie de la journée à m’attendre.
Mauvaise nouvelle supplémentaire : une partie de la semelle de ma chaussure droite est en train de partir. Ça pourrait compromettre la suite de l’aventure ! C’est très frustrant que ça arrive dès le deuxième jour, d’autant que si mes chaussures ne sont pas neuves, elles n’ont pas tant de kilomètres que ça au compteur. Ma chaussure s’est certainement fait découpée par une de ces maudites pierres aiguisées telle une lame de rasoir. Le GR20 est réputé difficile, je ne suis pas du tout sûr de réussir à atteindre l’arrivée, devoir arrêter pour un souci de chaussures serait cruel.
Arrivé au refuge de Carrozzu, je demande au gardien s’il a de la super glue. La réponse est négative. Il ne me rassure pas, selon lui, ma chaussure ne tiendra plus très longtemps. Il m’explique que, peut être, sans aucune certitude, je pourrais acheter une nouvelle paire à la prochaine étape.
La solidarité entre randonneurs joue. L’un m’aide à straper ma chaussure, l’autre me propose de la ficelle de chantier. Je ne sais pas ce que vont donner ces solutions de fortune, c’est une vraie source d’angoisse.

Pendant le dîner sur la terrasse du refuge, nous sommes aux premières loges pour assister à une évacuation en hélicoptère. Depuis le premier jour au camping, nous faisons le même parcours qu’un groupe de randonneurs malentendants. L’un d’entre eux s’est malheureusement cassé le tibia lors d’une traversée de rivière à 15 minutes à peine de la fin de l’étape.

Première douche depuis le début de la marche. Il y a de la queue pour les deux douches chauffées au gaz, beaucoup moins pour la douche (très) froide. Vincent et moi sommes courageux, ce sera la douche froide !
Nous bivouaquons près de la rivière, la nuit risque d’être humide, mais ce sera toujours mieux que la nuit dernière !

Mardi 10 septembre 2024 : Jour 3
- Du refuge de Carrozzu à la station d’Ascu Stagnu
- Départ : 8h03
- Arrivée : 13h27
- Durée : 5h24
- Distance : 5,32 km
- Dénivelé positif : 873 mètres

Réveil à 6h30 avec une certaine appréhension : comment vont se comporter mes chaussures ? J’étais déjà stressé avec des chaussures en bon état, je n’avais pas besoin de cette difficulté supplémentaire !
Pour la première fois, nous avons réservé le petit déjeuner du refuge : à base de biscottes et de beurre périmé, il ne restera pas dans les mémoires.

Nous levons le camp vers 8h et commençons rapidement à une grosse montée, moins technique que celle d’hier cependant. Alors que nous avons surtout vu de la caillasse sur les deux premières étapes, les magnifiques paysages commencent à apparaître : piscines naturelles, cascades, vues panoramiques, … Le beau temps et la hauteur (nous sommes à 2 000 mètres d’altitude) nous permettent même de voir la plage de Calvi.


Après plusieurs heures d’effort, il n’y a plus qu’à descendre, nous voyons la station de ski 600 mètres en contrebas. La descente est encore difficile pour moi, avec en plus l’effort d’optimiser les chaussures en fonction des appuis. Vincent lui, se balade.
En arrivant enfin, nous voyons un panneau qui indique l’hôtel avec, entre autres services, la mention « matériel-vente de chaussures ».
En effet, je peux m’acheter une paire de chaussures neuves (190 euros), celles que je porte aux pieds partent directement à la poubelle. Sacré soulagement !
Reste l’appréhension de continuer avec une paire que je n’ai jamais utilisée, d’autant que l’étape de demain est considérée comme la plus difficile. Mais je n’ai pas d’alternative.
Nous découvrons que l’hôtel propose une formule bivouac avec nuit en tente et pension complète. Comme Vincent n’avait pas réussi à réserver le refuge du parc national juste à côté, c’est ce que nous choisissons.
Pour un tarif similaire, nous profiterons d’une qualité d’accueil incomparable. Dîner servi à table. Repas plus élaboré que le classique spaghetti sauce tomate. Douche chaude. Accès Wi-Fi bien pratique car depuis le départ, nous n’avons du réseau que furtivement lorsque nous arrivons en haut d’un col.
Nous sommes censés utiliser notre tente, mais comme il y en a des disponibles, l’hôtelier nous propose de dormir dans l’une d’elle pour le même prix. Bingo ! La tente décathlon triple XL est si grande que nous pouvons même ranger nos sacs à l’intérieur. Quelle opulence !

Ce qui est super sympa pendant le GR20, c’est que tout le monde est dans la même aventure, la même galère, le même état d’esprit. Et naturellement, nous croisons et re-croisons les mêmes groupes de randonneurs qui sont partis le même jour que nous et qui font plus ou moins les mêmes étapes.
Il y a donc les « sourds », les « strasbourgeois » (qui parlent avec un accent marseillais), les « stéphanois », … Et il y a Marine, Alexis et Jonathan que Vincent appelle « nos collègues ». Le hasard a fait que nous avons dîné à la même table les deux premiers soirs. C’est Jonathan qui m’a aidé à straper ma chaussure en espérant qu’elle tienne.
Il y a également les groupes partis avec une agence (Corsica Aventure, Allibert Trekking). On se moque gentillement d’eux en leur reprochant de manquer un peu de charisme. En plus d’être accompagnés par un guide professionnel, ils ne dorment sous tente que lorsqu’il n’y a pas d’autres options et ont une assistance pour leur bagage. Ils ont pu confier un sac à l’agence qui leur achemine à certaines étapes par la route quand c’est possible, tous les trois jours environ.
Douche chaude, un peu de lessive, recharge de nos téléphones, bon dîner avec un plateau de fromages corses en extra. Et puis dodo. L’étape de demain va être très longue !
Mercredi 11 septembre 2024 – Jour 4
- De la station d’Ascu Stagnu à la bergerie de Ballone
- Départ : 6h47
- Arrivée : 14h46
- Durée : 7h58
- Distance : 10,41 km
- Dénivelé positif : 1 281 mètres

La journée va être longue, nous nous réveillons à 5h30 sous un ciel étoilé magnifique et allons directement au petit déjeuner. Excellente surprise, celui-ci est gargantuesque et tranche avec les petits-déjeuners des refuges PNRC. Gâteaux, crêpes, viennoiseries, confitures, nutella, brioches, salades de fruits, … nous sommes refaits !
Comme nous avons utilisé une tente de l’hôtel, lever le camp est plus rapide et sans un petit besoin urgent, nous serions parti avant 6h30.
La montée va être très longue et très variée, une partie escalade, une partie régulière, une partie « semoule » où on redescend d’un pas à chaque fois qu’on en fait deux, le tout très pentu.

Vincent part devant et je m’attends à ce qu’il m’attende, comme à son habitude, dans les zones adaptées à une petite pause. Que nenni ! Sans me prévenir, il a décidé de faire la montée à son rythme sans s’arrêter. Du coup, je monte d’un bloc aussi, à l’exception d’une petite pause de cinq minutes sur la fin pour reprendre mon souffle. Au sommet, j’accuse une petite demie-heure de retard sur lui. Ce que je trouve honorable sur une montée de presque 4h.
La vue panoramique au sommet est magnifique. D’ici, il est possible de laisser son sac et de monter au sommet du Monte Cinto, le point culminant de la Corse (2 706 mètres). Ça rajoute environ 1h30 aller-retour. Comme la journée est dure et que la descente s’annonce difficile, nous décidons de ne pas le faire.

A ce stade, je suis plutôt rassuré par mes nouvelles chaussures qui ont fait le job.
La descente est par contre interminable, je suis d’une lenteur infinie et les genoux font mal. Les deux dernières heures, je ne rêve que d’enlever mes chaussures pour enfiler mes tongs.

Sur le chemin, nous croisons deux randonneurs qui semblent au bout de leur vie. Ils font le GR20 en 8 jours en autonomie complète avec 18 kg sur le dos ! Ils nous expliquent qu’ils en ont marre de manger des plats lyophilisés et qu’ils vont prendre les dîners en refuge. Je ne suis pas sûr que leur niveau de préparation est suffisant, Vincent prévient même l’un deux qu’il porte ses chaussettes du mauvais sens !
Nous arrivons à la bergerie de Ballone, trois anciens sont au bar, plongés dans une intense conversation en Corse, nous sommes dans l’ambiance ! Nous montons la tente et allons nous baigner dans la rivière. L’eau est évidemment très froide, mais ça fait un bien fou. Si ça peut aider à contribuer à soigner les bobos aux pieds…


Physiquement, pas de gros bobos justement, Vincent s’est fait une belle éraflure à l’arrière de la cuisse en glissant aujourd’hui. De mon côté, le principal motif d’inquiétude est une ampoule en gestation depuis le premier jour sur un orteil très sollicité.
Chaque matin en me réveillant, encore couché, je bouge mes articulations et n’en trouve guère qui ne soient pas courbaturées. Le démarrage est toujours délicat, mais après quelques minutes de chauffe, ça va.
Nous retrouvons nos trois « collègues » pour boire un coup, dîner et passer une très bonne soirée.
Déjà 1/4 des étapes accomplies, à priori les plus techniques. Les étapes devraient désormais être plus longues en distance mais moins difficiles, plus « roulantes », j’espère que c’est vrai.
Petite inquiétude sur la météo demain. Comme nous n’avons pas de réseau, nous dépendons des informations des guides ou des gardiens de refuge. Un guide nous rassure en nous expliquant qu’il y aura du vent et un peu de crachin jusqu’au franchissement de col, mais que ce sera ensoleillé ensuite.
Jeudi 12 septembre 2024 – Jour 5
- De la bergerie de Ballone au col de Vergio
- Départ : 7h43
- Arrivée : 14h23
- Durée : 6h40
- Distance : 17,16 km
- Dénivelé positif : 904 mètres

Réveil à 6h15, il pleut, il a plu toute la nuit. Pas évident de se préparer dans notre minuscule tente.
Nous profitons du petit déjeuner pour demander au gardien du refuge des nouvelles de la météo, réponse laconique : « C’est pas top, mais vous avez voulu faire le GR20, vous assumez ! ». Nous partons à 7h45, toujours sous la pluie.

Nous suivons les groupes de randonneurs. Pour la première fois depuis le début du GR20, le chemin est facile, descendant, « roulant », on met un gros rythme pour gagner du temps, on peut gagner des minutes de moins sous la pluie. Au bout de 15 minutes, on s’étonne de ne pas voir de balises rouges et blanches qui symbolisent le chemin du GR20.
On se rend compte qu’on a fait fausse route. Nous rebroussons chemin, retour à la case départ. Ça fait mal au moral.
La première partie est montante mais facile, on avale du chemin rapidement même si certains passages de rivière sont un peu délicats.

Arrive une partie plus technique en escalade. La météo se gâte et les rafales de vent sont de plus en plus violentes. On est en mode guerrier, c’est dur. L’eau dégouline le long de la paroi et nous sommes rapidement trempés. Nous ne sommes clairement pas assez habillés pour de telles conditions, Vincent est en short, je n’ai pas de gants, un simple T-shirt en dessous de mon imperméable.
Nous atteignons le sommet Bocca di Foggiale et là, c’est carrément la tempête. Les rafales de vent nous fouettent le visage et nous manquons de perdre l’équilibre à cause de la prise au vent de nos sacs.
Nous devons traverser la crête et basculer de l’autre côté pour retrouver des conditions moins défavorables.
La visibilité est très faible à cause du brouillard. Vincent est quelques mètres devant moi et se retourne. Même si nous sommes proches, impossible de s’entendre. Je lui demande d’un signe des doigts s’il voit la balise. D’un hochement de tête, il me répond négativement.
Nous rebroussons chemin pour retrouver la dernière balise. Nous ne paniquons pas, mais l’inquiétude est palpable. Je repense à l’autre soir où nous avons cherché notre tente au bivouac, en vain, pendant 30 minutes. Nous n’avons pas 30 minutes, nous serons morts de froid avant. Je réalise que c’est exactement comme ça que les drames se produisent.
Accroupis pour limiter la prise au vent, je dis à Vincent que ça peut vite devenir dangereux et que nous n’avons pas le droit de nous tromper.
Heureusement que Vincent a sa montre GPS et peut voir le chemin à suivre. Il me demande de vérifier sur une application que j’ai sur mon téléphone, mais avec mon bonnet et mes lunettes de soleil, la reconnaissance faciale ne fonctionne pas et avec la pluie, l’écran tactile ne fonctionne pas !
Impossible de rester là plus longtemps, nous empruntons le chemin indiqué par la montre et retrouvons rapidement une balise, ouf !
Grelotant, nous franchissons le col et pouvons entamer la descente. La météo est toujours abominable, mais nous ne sommes plus en danger ! Nous apprendrons plus tard que des rafales à 130 km/h ont été enregistrées dans la zone ce jour là.
Nous nous accroupissons et profitons d’être légèrement protégés par des buissons pour reprendre nos esprits. Alors que j’essaie de dire quelque chose à Vincent, j’éclate en sanglots. Je décompresse après cette très grosse frayeur.
Nous continuons le chemin et quelques minutes plus tard, nous arrivons au refuge Ciuttulu Di I Mori. Le bivouac est un véritable champ de bataille. La moitié des tentes sont détruites, à terre. On a de l’eau jusqu’aux mollets à certains endroits.
Nous entrons dans le refuge en dur et découvrons des dizaines de randonneurs entassés. Ambiance apocalyptique, tout en contraste. Certains sont là depuis la veille et jouent tranquillement aux cartes. D’autres, comme moi, sont hagards, comme s’ils revenaient d’entre les morts.

Nous retrouvons nos « collègues » qui sont arrivés 10 minutes plus tôt. Sur le chemin, ils ont récupéré une randonneuse seule qui était en difficulté. Il n’est pas impossible qu’ils aient sauvé une vie.
Mes tremblements sont incontrôlables et le chocolat chaud n’arrive pas à les arrêter. J’enfile un T-shirt sec pour éviter l’hypothermie.
Nous retrouvons également avec surprise un groupe de trois filles avec qui nous avions discuté au camping de Calenzane. Elles avaient doublé une des premières étapes et étaient donc en avance sur nous, nous n’étions pas censés les revoir. Elles étaient ici la nuit passée et nous décrivent l’enfer qu’elles ont vécu à devoir tenir les piquets de tente de peur qu’elle s’envole.
Elles ont tenté de faire la descente un petit peu plus tôt mais ont fait demi-tour devant les conditions météo.
Beaucoup de randonneurs ont décidé de rester ici au refuge, Vincent veut absolument continuer. Après ce qu’on vient de traverser, je suis hésitant. Je sonde nos « collègues » qui veulent y aller aussi et nous décidons de faire la descente ensemble, ce sera plus rassurant d’être en groupe.
Avant de quitter le refuge, je remets mon T-shirt mouillé et je prends soin de sortir la couverture de survie qui se trouve au fond de mon sac pour la mettre dans ma poche à portée de main.
Je suis rapidement rassuré. S’il fait un froid horrible, que nous sommes trempés jusqu’aux os, que nos pieds nagent dans nos chaussures devenues piscines, les conditions sont bien moins mauvaises que ce qu’on a connu sur le col.


La descente sera mémorable avec des passages de cascade avec de l’eau jusqu’aux mollets, façon canyoning. Des écoulements d’eau qui nous donnent l’impression de descendre une rivière. C’est épuisés que nous arrivons à destination, le col de Vergio, où se trouve une station de ski.
Qui dit station de ski dit hôtel. Nous espérons pouvoir réserver une chambre pour pouvoir nous reposer au sec et nous remettre de nos émotions. Mais nous ne sommes pas les seuls à avoir eu cette idée et tout est complet.
L’hôtel propose également des tentes « haut de gamme » avec électricité et un vrai lit avec sommier, mais la dernière disponible nous file sous le nez.
Nous pouvons cependant louer une tente, la nôtre est trempée, avec un bon matelas, ça ne sera pas du luxe !

Sur le bivouac, les regards sont hagards, l’épreuve a été dure pour beaucoup de monde.
Nous passons la fin de journée avec nos « collègues ». En refaisant l’histoire, nous sommes assez choqués par la désinvolture avec laquelle le guide nous a mis en confiance au sujet de la météo, mais aussi celle de la bergerie qui ne nous a donné aucune information utile lorsque nous avons demandé.
D’autant que l’information existait, nous apprendrons en effet par la suite que les groupes organisés par les agences n’ont pas fait l’étape et ont pu rejoindre, après un détour, l’hôtel par la route.
En discutant avec d’autres randonneurs, nous découvrons que certains n’ont pas vécu la même histoire. En partant quelques heures plus tard, les « stéphanois » ont eu une météo bien plus favorable et ont eu les pieds secs jusqu’au bout. La météo en montagne est vraiment mystérieuse.
Nos « collègues » qui ont réservé une chambre de longue date nous proposent de prendre nos chaussures pour qu’elles dorment au chaud en espérant qu’elles sèchent un maximum, c’est super sympa !
Dîner, douche (super) chaude et longue attente pour pouvoir utiliser le (seul !) sèche linge. Nous ne pouvons nous coucher qu’à 23h, mais au moins, tous nos vêtements sont secs !

Vendredi 13 septembre 2024 – Jour 6
- Du col de Vergio au refuge de Manganu
- Départ : 8h54
- Arrivée : 13h40
- Durée : 4h46
- Distance : 17,16 km
- Dénivelé positif : 671 mètres

Je suis réveillé à 3h du matin par la pluie… Nous retrouvons nos collègues à 7h pour le petit déjeuner qui est top. L’enjeu de cette journée est la météo, nous savons que nous allons avoir mauvais temps mais espérons arriver à destination sous le soleil pour sécher nos affaires qui sont très humides.
Vincent a pu acheter de la super glue pour réparer sa semelle qui, à son tour, donne des signes de fatigue. Nous partons juste avant 9h alors que la pluie a cessé. La première partie est très roulante, sous les bois et nous marchons à une vitesse moyenne encore jamais atteinte depuis le début du GR20.

La partie montante commence, en même temps que la pluie. Pluie qui se transforme en grêle. Grêle qui se transforme en neige !
Les conditions deviennent difficiles, la neige redouble d’intensité, le vent est fort et il fait très froid. Je me prépare psychologiquement à vivre le même enfer que la veille lors du franchissement de col.
Heureusement, nous changeons rapidement de face de montagne, ce qui contribue à bien nous protéger du vent. Au même moment, un rayon de soleil apparaît et réchauffe à la fois les corps et les esprits. La neige n’a pas duré très longtemps mais suffisamment pour que des plaques de neige restent au sol.
La descente est beaucoup plus simple, nous passons par le magnifique lac de Nino et arrivons au refuge de Manganu.


Alors que nos collègues ont pris leur temps pour bien profiter du paysage, nous avons préféré tracer, nous devons absolument sécher nos affaires. Le soleil apparaît petit à petit et nous permet de le faire malgré de nouveaux épisodes de grêle !
Nous sommes à la moitié de nos étapes prévues, il en reste six. Trois d’entre elles seront longues car doublées.
Le motif d’inquiétude n’est plus tant la difficulté technique des étapes (les corses nous soutiennent que les étapes vont être de plus en plus « roulantes ») que la météo. S’il devrait faire beau les trois prochains jours, il fait très froid et nous ne sommes pas suffisamment équipés. Nous ne sommes pas les les seuls, c’est un gros sujet de conversation sur le bivouac. Jonathan me prête une doudoune qu’il n’utilise pas, ce qui n’est pas du tout du luxe.

Comme nous allons descendre en altitude peu à peu, nous espérons que ce sera mieux. Les trois derniers jours devraient se faire sous la pluie et seront très compliqués si nous n’arrivons pas à garder des vêtements, les sacs de couchage et la tente au sec.
Jeux de cartes avec nos collègues, douche chaude très appréciable, dîner et dodo. La route de demain va être longue.
Samedi 14 septembre 2024 – Jour 7
- Du refuge de Manganu au refuge de l’Onda
- Départ : 6h29
- Arrivée : 17h51
- Durée : 11h22
- Distance : 20,25 km
- Dénivelé positif : 1 491 mètres

Réveil à 5h15, petit déjeuner à 6h et départ avec nos collègues à la frontale à 6h30. Nous faisons deux étapes aujourd’hui !
Il fait très froid mais le ciel est étoilé, signe qu’il va faire beau et que le soleil va arriver.

Ça grimpe d’un coup, c’est dur dès le réveil. Nous arrivons sur des parties plus techniques avec, entre autres, une descente à faire en rappel à l’aide d’une chaîne. Je me demande un peu ce que je fais là quand je suis dans le vide avec un équilibre précaire.

Même s’il fait beau, la journée s’annonce galère. J’ai plusieurs ampoules aux pieds mais celle que j’ai sur le petit orteil du pied droit commence vraiment à me faire mal alors que ça ne représentait qu’une gêne jusque là.
Vincent quand à lui, qui était vraiment facile depuis le début de l’aventure, a mal au genou. Il sort ses bâtons pour la première fois pour essayer de se soulager.

Après une longue descente, nous arrivons au refuge de Petra Piana et nous arrêtons pour déjeuner rapidement. Ambiance, des chasseurs sont en plein déjeuner avec leurs fusils posés dans un coin.
Jonathan, dont nous venons d’apprendre qu’il est kiné, en profite pour examiner Vincent et lui faire un strap au genou. Il pioche dans son impressionnante collection de Compeed (avec toutes les tailles possibles et inimaginables !) pour remplacer celui que j’ai à mon orteil.

Après le déjeuner, la longue descente continue. Puis une longue période de plat à travers bois qui permet d’avaler du kilomètre, ça fait du bien. Enfin, une montée, pas technique mais bien longue pour arriver au refuge de l’Onda juste avant 18h.

La première moitié de GR20 nous a permis de constater que la rusticité de l’accueil réservée aux randonneurs par les corses dans les refuges n’était pas qu’une légende.
Ici, on atteint des sommets dans la tradition d’hospitalité, jugez plutôt le type d’affiches que nous trouvons.

Il fait déjà très froid et ça devient problématique de ne pas pouvoir sécher nos affaires qui sont toutes humides à cause de la pluie, de la transpiration ou de la condensation. Sans vêtements secs, impossible de rester chaud.
Jonathan prend le temps de s’occuper du genou de Vincent puis de s’occuper de mon ampoule douloureuse en la perçant. Il n’y en avait pas une, mais trois au même endroit ! Le fait de porter des nouvelles chaussures ne doit pas aider. Je pense que je vais apprécier, je sens déjà que ça va mieux.

Demain, la journée devrait être assez courte. Nous allons tout de même partir tôt pour arriver dans l’après midi et essayer de faire une lessive / séchage. Voire même trouver un logement intérieur au sec si possible.
Nous ferons aussi le point sur la suite, il restera quatre étapes, la météo ne s’annonce pas bonne, tout le monde en parle. Ce n’est peut être pas nécessaire de se forcer si la fin du parcours n’est que souffrance.
Dimanche 15 septembre 2024 – Jour 8
- Du refuge de l’Onda à l’hôtel Monte d’Oro
- Départ : 8h01
- Arrivée : 15h38
- Durée : 7h37
- Distance : 10,02 km
- Dénivelé positif : 809 mètres

Réveil à 6h15. La nuit a été un peu moins bonne que d’habitude même si je suis très agréablement surpris de la qualité de mon sommeil depuis le début de l’aventure (la fatigue doit bien aider !). Petit déjeuner à 7h. On traîne un petit peu pour partir, le parcours du jour est censé être relativement tranquille.
Comme d’habitude, pas de mise en bouche, ça grimpe sévère tout de suite. Ce qui est moins habituel, c’est que Vincent n’est pas en forme, son genou ne va pas mieux. Je monte à la même vitesse que lui, signe qui ne trompe pas sur son état.
Il commence à évoquer l’idée d’abandonner en fin de journée. Il pense pouvoir finir l’aventure en serrant les dents, mais ce serait sans aucun plaisir, avec le risque de complications pour son genou.
A ce moment, je pense que ça va être la fin pour moi aussi, je n’imagine pas une seule seconde de continuer seul. De toute façon, je n’ai pas de place dans mon sac pour porter la tente, et ne suis même pas sûr que je saurai la monter tout seul !
Paradoxalement, alors que c’est dur pour moi depuis le départ (et ça l’est toujours !), le soin apporté par Jonathan à mes ampoules contribue à que ça aille mieux.
La montée est terminée et j’entame la descente pour prendre un peu d’avance sur Vincent et nos collègues qui font une pause (je descends toujours très lentement !).
Plus tard, j’entends Vincent : « JB, attends moi ! ». C’est la quatrième aventure que nous partageons, je n’avais jamais entendu cette phrase.
Il m’explique qu’en cas d’abandon de sa part, je pourrai continuer avec nos collègues, option que je n’avais pas du tout envisagée. D’autant plus que nous n’avions pas prévu de finir l’étape au même endroit (ils ont réservé un logement sur une variante du GR20 alors que nous allons au refuge de la voie classique).
Surtout, je ne veux surtout pas m’imposer. Je leur demande d’en parler entre eux plus tard et de me donner une réponse ce soir, et que je ne leur en voudrai pas s’ils préfèrent rester entre eux.
Je remonte quelques mètres de montagne pour récupérer du réseau et réserve une chambre d’hôtel près du leur, c’est un coup de chance qu’il reste une place.
La descente est longue, puis nous arrivons sur une longue portion plate bien reposante et presque monotone après toutes les difficultés rencontrées. Nous faisons une pause près d’une rivière pour faire un bain de pieds glacé, qu’est ce que ça fait du bien ! Même si mes pieds sont moins douloureux, ils sont tout de même bien amochés. Ma nouvelle paire de chaussures m’a permis de ne pas abandonner, mais ça se paye sur l’état des pieds.

Nous arrivons à l’hôtel où nous pouvons confier notre linge sale. La douche chaude, illimitée, avec de la pression, dans un environnement sec fait un bien fou !
Après s’être torturé l’esprit, Vincent confirme sa décision d’arrêter. Il aurait encore pu tenter demain, mais il s’agit d’une étape de 30 km. Ce soir, nous sommes à proximité d’une petite gare. S’il n’abandonne que demain, ce sera le parcours du combattant pour rejoindre la civilisation.
Nous dînons avec nos collègues qui me confirment, après leur conciliabule, accepter que je me joigne à eux. Même si je m’étais fait à l’idée d’arrêter, sans trop de regrets, ça aurait été dommage d’abandonner après tous ces efforts.
Lundi 16 septembre 2024 – Jour 9
- De l’hôtel Monte d’Oro au relai San Patru Di Verdi
- Départ : 7h23
- Arrivée : 18h00
- Durée : 10h37
- Distance : 28,44 km
- Dénivelé positif : 1 243 mètres

Paradoxalement, la nuit au chaud dans un vrai lit n’a pas été si bonne que ça. J’avais presque trop de place et trop chaud dans ce lit double !
En voyant son abondante pharmacie, une randonneuse a sollicité Jonathan pour mettre de la crème sur son talon. Celui-ci est dans un état si lamentable, qu’il envoie la photo à des médecins de son entourage pour obtenir un avis médical. Réponse sans appel : il faut arrêter tout de suite et aller aux urgences. Honnêtement, je n’arrive pas à comprendre comment elle pouvait continuer à marcher avec un talon dans cet état. Je croiserai par hasard cette randonneuse en arrivant à Nice quelques jours plus tard, ils ont dû lui faire une radio pour vérifier que l’os n’était pas abîmé !
A 7h, après que Jonathan se soit occupé de mes ampoules, c’est malheureusement l’heure de la séparation avec Vincent.
L’étape doublée du jour est très longue, 30 km, avec un intérêt assez réduit. Peu de technique, peu de paysages spectaculaires, de longs passages en forêt. Du dénivelé comme tous les jours. Je pense d’ailleurs n’avoir jamais fait une sortie d’une journée si longue en distance. Elle aurait été presque facile sans l’accumulation d’effort depuis le départ et les pieds qui râlent de plus en plus.

L’arrivée à la bergerie d’E Capanelle marque la fin de la première des deux étapes que nous faisons aujourd’hui. Nous nous arrêtons pour un bon déjeuner. Nous croisons pour la dernière fois les stéphanois qui vont dormir ici, ils ont prévu de doubler l’étape du lendemain. Nous apprendrons plus tard qu’ils ont été empêchés par la météo et ont été contraints de sauter une étape.
La fin de journée est difficile.
Arrivé au refuge, j’arrive à récupérer une tente malgré le fait de ne pas avoir réservé.
Le dîner, servi à table, est le meilleur depuis le début du GR20. En plat principal une côte de porc cuite à la braise qui réchauffe toute la salle. Gratin de courgette en accompagnement, délicieux !

Alors qu’il reste trois étapes, les discussions ne trompent pas : tout le monde a hâte d’en finir !
Entre la fatigue, les bobos, la météo qui ne s’annonce pas bonne et désormais… une épidémie de gastro (très fréquentes sur le GR20) ! Dans la soirée, plusieurs personnes souffrantes (malades bien avant repas) organisent des transferts en taxi pour quitter le GR20.
De mon côté, même si le physique est difficile et que les pieds font mal, je n’ai pas de gros bobos. Je redoute surtout la météo, finir les trois derniers jours en étant humide, mouillé et en ayant froid serait vraiment compliqué. On va essayer de passer entre les gouttes !
Ce soir, première nuit sans Vincent, ça fait bizarre !
Mardi 17 septembre 2024 – Jour 10
- Du relai San Patru Di Verdi au refuge d’Usciolu
- Départ : 6h20
- Arrivée : 14h03
- Durée : 7h43
- Distance : 17,47 km
- Dénivelé positif : 1 358 mètres

Réveil à 5h15, j’ai plutôt bien dormi même si je me sens un peu perdu sans Vincent.
La Corse du Sud est en alerte météo orange, nous partons tôt pour essayer de composer avec les orages prévus dans l’après midi.
Nous démarrons à 6h, à la frontale par une longue montée. Il commence à pleuvoir, mais heureusement, à basse intensité, ce qui nous évite d’être trempés dès le début de journée.


Nous retrouvons des parties bien techniques tant en montée qu’en descente, ce qu’on n’avait plus vu depuis plusieurs jours.

Malheureusement, il fait froid, humide et le brouillard est épais, empêchant toute vue panoramique, à quelques exceptions près, pendant toute la journée.
C’est donc tout contents que nous arrivons au refuge en début d’après midi, mais nous déchantons rapidement.
Si je suis soulagé de pouvoir louer une des tentes, celles-ci ne sont pas numérotés, contrairement à la plupart des refuges où nous sommes passés jusqu’à présent. « Prenez une tente de libre ». Non seulement, nous aurons du mal à en trouver, mais en plus, elles sont dans un état de propreté discutable.


La cuisine, seul endroit où l’on peut se réchauffer, est d’une taille assez misérable et l’offre de restauration est minimaliste (un plat unique vs un menu habituellement).
De plus, je découvre que mon sac de couchage est humide malgré mes précautions (je l’ai placé dans un sac poubelle). Je pense qu’il est humide à cause de la condensation de la nuit dernière. Avec la météo qu’on a, impossible de le sécher.
Ajouter à cela l’accumulation de fatigue et l’absence de Vincent, j’ai un gros coup au moral et hâte d’en finir !
Je découvre également qu’un des crampons de ma chaussures neuves est en train de se détacher. Je dois vraiment martyriser mes chaussures pour en dégommer deux paires en quelques jours. Vincent ayant eu la bonne idée de me laisser son tube de super glue, je recolle le crampon comme je peux, ça devrait tenir les deux derniers jours.
Je compte plus que jamais les jours et les nuits qui restent. Ils vont être longs, humides, difficiles et froids, mais j’approche du but !
Mercredi 18 septembre 2024 – Jour 11
- Du refuge d’Usciolu au refuge d’Asinau
- Départ : 6h04
- Arrivée : 14h05
- Durée : 8h01
- Distance : 20,08 km
- Dénivelé positif : 1 028 mètres

Réveil à 5h15 pour un départ à 6h à la frontale. L’enjeu est clair : éviter l’orage. Malgré quelques nuages, le ciel est plutôt dégagé, ce qui est de bon augure.
Une fois n’est pas coutume, nous commençons par une descente assez technique qui nous permet de profiter de très beaux paysages pendant le lever du soleil.


Petit dilemme : nous devons choisir entre le chemin classique ou une variante. Nous avions prévu de prendre la variante qui permet de gagner du temps, mais une flèche l’indique comme étant fermée. On se demande si c’est à cause de la météo mais on décide tout de même de la prendre. On apprendra plus tard que cette variante est l’ancien « vrai GR20 » mais qu’elle a été fermée pour faire passer les randonneurs devant des bergeries et leur faire dépenser leur argent…
Nous avons ensuite le droit à un long chemin plat, l’un des rares du GR20. Nous le faisons accompagnés des « Strasbourgeois ».

Commence ensuite une montée régulière de 600 mètres de dénivelé qui se monte très bien.
Sur le chemin, nous croisons plusieurs randonneurs qui nous recommandent d’absolument éviter le refuge où nous devons dormir. Ça nous inquiète un peu car ce n’est pas la première fois que nous entendons des avertissements. Je suis d’autant plus inquiet que je n’ai pas de tente réservée.
Nous étudions la possibilité de faire plus de chemin que prévu pour aller ailleurs, mais ce n’est pas possible.
Nous commençons la descente avec vue, 600 mètres plus bas sur le refuge. La descente est terrible, hyper technique, tétanisante. Je dois assurer chaque pas et manque à deux ou trois reprises de partir à la faute.
Une randonneuse du groupe des Strasbourgeois fera un joli soleil. Le gardien du refuge lui expliquera ensuite qu’en saison haute, il y a deux ou trois hélitreuillages par jour pour évacuer les blessés de cette descente !
Nous arrivons au refuge épuisés et fébriles après tout ce que nous avons entendu à son sujet.
Nous sommes chaleureusement accueilli par un « baliseur », activité qui consiste à tracer les marques rouges et blanches sur le GR20. Il remplace le chef du refuge pour quelques jours et nous offre même une pizza ! Elle doit avoir déjà quelques jours, mais l’accueil est bon !
Il nous explique que nous sommes les premiers arrivés et que « premier arrivé premier servi », je suis donc tout content de pouvoir choisir une tente dans un état correct.
À part ça, il n’y a rien sur le refuge qui est toujours en « réparation » après un incendie survenu en… 2018 ! Une mini épicerie, un algeco en guise d’abri, deux toilettes et deux douches dans un drôle d’état…

Le baliseur nous explique qu’il y avait 100 tentes ici en début de saison et qu’il n’y en a plus que 25 en état. Si on arrive trop tard et qu’il n’y a plus de tente, on est prié de se débrouiller…
Le ciel est très menaçant mais il fait beau, ce qui me permet de sécher des affaires et profiter d’une magnifique vue.
Rapidement, la pluie arrive et nous nous réfugions dans l’algeco. Nous passons une excellente soirée. Les randonneurs comme nous, qui sont sur la fin du parcours, refont le monde. Sous les yeux un peu inquiets de ceux qui font le GR20 en partant du sud et qui commencent à peine.

Dernière étape demain, nous devrons choisir entre le chemin classique, plus facile. Ou une variante alpine plus exigeante, plus jolie et qui permettrait d’économiser environ deux heures de marche. Nous verrons en fonction de la météo
Demain soir, je dormirai au chaud et au sec dans un bon lit dans un l’hôtel à Porto Vecchio !
Jeudi 19 septembre 2024 – Jour 12
- Du refuge d’Asinau à Conca
- Départ : 5h37
- Arrivée : 17h07
- Durée : 11h30
- Distance : 25,51 km
- Dénivelé positif : 1 083 mètres

Réveil à 4h45, aujourd’hui, nous doublons de nouveau pour finir le GR20.
Pour la première fois depuis le début, j’ai mal dormi. J’imagine qu’il y a un mélange d’excitation et d’impatience à l’idée d’en finir.
Alexis m’explique qu’il a dû, pendant la nuit, straper sa tente car une souris profitait d’un trou pour entrer !
Ce matin, je me rends compte que les courbatures que j’avais lors des premiers jours ont complètement disparu et que mes cuisses et mollets se sont bien sculptés.
Nous partons à la lampe torche à 5h30, 30 minutes après les Strasbourgeois qui sont encore plus pressés que nous d’en finir.
La première partie est plutôt descendante et facile, heureusement car le terrain est bien mouillé.

Nous arrivons au moment où l’on doit choisir entre la voie classique et la variante. Nous choisissons la variante, plus exigeante mais plus belle et censée nous faire gagner du temps dans cette longue journée.
Les 400 mètres de dénivelé sont durs, mais c’est surtout en arrivant au sommet que je regrette amèrement ce choix. Si la vue est magnifique, la descente est vertigineuse.
La journée va être super longue et je ne comprends pas pourquoi on s’inflige une difficulté et un risque supplémentaire. À chaque pas sur cette descente très difficile, je crains de chuter et de me blesser sérieusement.


Je suis d’une humeur massacrante, et mes collègues ont beaucoup de mérite de ne pas m’envoyer bouler.
Au moment précis où nous arrivons au croisement qui nous fait reprendre la voie classique, nous tombons nez à nez avec les Strasbourgeois qui eux, n’ont pas pris la variante.
Nous leur avons donc repris 30 minutes, ça aurait été plus si je n’étais pas si lent en descente. Je considère toujours que prendre la variante était une erreur, mais ça fait du bien d’en finir.

S’en suit un long chemin plat facile, une montée et une longue descente jusqu’au refuge Paliri qui marque la fin de la première des deux étapes que nous réalisons aujourd’hui. Nous achetons de quoi grignoter et, alors qu’il y avait du soleil, nous voyons des nuages menaçants se diriger vers nous.
A ce stade, il nous reste 4 à 5h de marche pour finir le GR20. Nous ne traînons pas et reprenons la route. Quelques minutes plus tard, une forte pluie commence à tomber. Elle durera environ deux heures, largement de quoi nous tremper jusqu’aux os.
La météo est étonnante, de notre point de vue, nous voyons le déluge au dessus de notre tête et sur la gauche. Alors qu’à droite, nous voyons la mer et Porto Vecchio sous un soleil radieux !

Paradoxalement, je trouve que la pluie facilite ma descente, le terrain est moins sec et agrippe plus les chaussures. Chaussures qui sont d’ailleurs en souffrance, mon crampon ne tient qu’à un fil.
Après une interminable descente entrecoupée de quelques remontées, nous arrivons à Conca.
Je suis super fier. J’ai encaissé l’effort physique, évité les blessures, résisté aux conditions météo, composé avec mes problèmes de chaussures, bravé l’épidémie de gastro, continué sans Vincent, … Le GR20 est terminé !


