Sur Reddit, une question est apparue un jour : « Que faire de ses journées une fois qu’on a atteint le FIRE (l’indépendance financière et la retraite anticipée) ? » La personne qui l’avait posée approchait de son objectif, mais une inquiétude la taraudait : et si elle finissait par mourir d’ennui ? Les réponses ont rapidement afflué. Beaucoup évoquaient leurs passions, leurs projets personnels ou les activités qu’ils n’avaient jamais eu le temps d’explorer. D’autres parlaient d’engagement associatif, de bénévolat ou de volontariat.
Et puis, il y avait une réponse particulièrement intéressante. Son auteur évoquait Benjamin Franklin. Après avoir fait fortune grâce à son imprimerie et s’être retiré des affaires dans la quarantaine, Franklin aurait pu profiter tranquillement de sa richesse. Au lieu de cela, il a consacré ses journées aux sciences, aux inventions, aux projets civiques et à la politique, devenant l’une des figures les plus importantes de l’histoire américaine. La preuve qu’après avoir atteint le FIRE, on peut toujours trouver de quoi s’occuper… quitte à finir président des États-Unis !
Mais revenons à des perspectives un peu plus réalistes. Aujourd’hui, je vous propose la traduction d’un article découvert sur les réseaux sociaux chinois. J’espère que cette réflexion vous inspirera.
Sans pression financière, sans emploi, sans mariage ni enfants, en vivant à son rythme et en faisant ce qu’on veut… finit-on forcément par se laisser aller ?
J’ai un ami qui a quitté son travail il y a trois ans.
Depuis, il vit à son rythme. Il ne met pas de réveil, se lève quand il en a envie, va nager l’après-midi, joue aux jeux vidéo le soir et retrouve des amis pour manger ou sortir le week-end.
Il y a trois ans, lors d’un bilan de santé, on lui avait diagnostiqué une légère stéatose hépatique. Lors de son contrôle l’année dernière, elle avait complètement disparu.
Et son moral ?
Sa femme résume la situation ainsi :
« Quand il travaillait, il avait l’air d’un fantôme. Maintenant, il ressemble enfin à quelqu’un qui vit. »
Vous vous dites peut-être qu’il s’est laissé aller.
Pas du tout.
Mais il a bien failli.
Pendant les six premiers mois après avoir quitté son emploi, il vivait sans rythme et sans but. Il se levait vers deux heures de l’après-midi, attrapait son téléphone et faisait défiler des vidéos jusqu’à trois heures du matin. Puis il recommençait le lendemain.
Les boîtes de plats livrés s’entassaient. Il ne prenait même plus la peine d’ouvrir les rideaux. Il avait pris une dizaine de kilos.
Un jour, il m’a dit :
« Je croyais que la liberté, c’était pouvoir faire tout ce qu’on voulait. En réalité, j’ai découvert que je n’avais envie de rien. »
Sa femme a fini par perdre patience :
« Soit tu trouves quelque chose qui te motive, soit on divorce. »
Mon ami n’a rien d’un artiste. Il ne sait ni écrire des romans, ni peindre, ni composer de musique.
Mais depuis le lycée, il est passionné de mécanique moto.
Alors il a acheté pour 100€ une vieille Jialing en piteux état et s’est mis à la retaper.
Il a démonté le moteur, changé le carburateur, réglé les soupapes. Le jour, il bricolait dans son garage ; le soir, il passait des heures à lire des forums spécialisés.
Trois mois plus tard, la vieille épave tournait comme une horloge.
Il a ensuite commencé à réparer et à modifier les motos de ses amis. Puis il a pris des commandes sur des sites de vente d’occasion. Petit à petit, il s’est fait un nom parmi les passionnés de moto de sa région.
Aujourd’hui, il n’a toujours pas d’emploi au sens classique du terme.
Pourtant, tous les matins, il est debout à huit heures. Il va dans son garage, travaille sur ses motos, s’arrête vers quinze heures, puis passe ses soirées sur les forums et répond à ses clients.
Sa vie est même plus structurée qu’à l’époque où il était salarié.
Alors, pourquoi ne s’est-il pas laissé aller ?
Parce qu’il a trouvé quelque chose à construire.
(Bien sûr, tout ce qui suit suppose qu’il n’a aucune difficulté financière. Sans cette condition, la question se poserait autrement.)
Beaucoup de gens pensent que ne pas avoir d’emploi mène forcément à l’oisiveté et au déclin.
C’est un raccourci.
Ce qui finit par nous vider de l’intérieur, ce n’est pas forcément l’absence de travail. C’est l’impression de ne plus rien faire qui ait du sens, de ne plus avancer, de ne plus rien construire.
Les deux situations peuvent se ressembler vues de l’extérieur, mais elles sont très différentes.
Avoir un emploi, c’est accomplir des tâches définies par quelqu’un d’autre en échange d’un salaire.
Construire quelque chose par soi-même, c’est choisir ses propres objectifs, progresser à son rythme et retirer de ses efforts le sentiment d’avoir accompli quelque chose.
L’être humain a besoin de sentir qu’il apprend, qu’il avance, qu’il améliore quelque chose ou qu’il laisse une trace.
Cela n’a pas besoin d’être grandiose.
Cela n’a pas besoin de rapporter de l’argent.
Cela n’a même pas besoin d’être reconnu par les autres.
Mais il faut qu’il y ait un projet, une progression, quelque chose qui donne une direction aux journées.
Si vous passez huit heures par jour à faire défiler des vidéos, vous finirez probablement par vous sentir vide.
Mais si vous consacrez huit heures par jour à étudier les batailles navales du Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale, puis à organiser vos recherches et à rédiger des notes, vous ne vous laissez pas dépérir.
Quelle est la différence ?
Dans un cas, vous consommez sans rien en tirer.
Dans l’autre, votre curiosité devient une connaissance, une réflexion, une production personnelle.
C’est cela qui fait la différence.
C’est un point d’ancrage.
Un point d’ancrage, c’est ce qui transforme un simple passe-temps en activité qui vous fait avancer.
Prenez la guitare.
Jouer de temps en temps, c’est gratter quelques accords aujourd’hui, oublier l’instrument pendant une semaine, puis le reprendre un soir parce que l’envie vous revient.
Il n’y a pas d’objectif. Pas de continuité. Pas de progression.
Mais vous pouvez aussi vous dire :
« Dans six mois, je veux savoir jouer ce morceau suffisamment bien pour pouvoir l’enregistrer et publier la vidéo. »
À partir de là, vous vous entraînez chaque jour.
Vous travaillez jusqu’à avoir les doigts couverts de callosités. Vous jouez tellement que vos proches finissent par se demander si vous êtes en train de refaire la décoration du salon à coups de guitare.
Mais vous savez où vous allez.
Chaque jour, vous vous rapprochez un peu plus du niveau que vous vous êtes fixé.
Voilà, votre point d’ancrage.
Et quand on a trouvé un point d’ancrage, on cesse de dériver.
Certains diront :
« Mais je ne suis pas particulièrement doué. Je ne sais pas écrire de romans, je ne sais pas peindre, je ne peux pas faire de recherche scientifique. Qu’est-ce que je pourrais bien créer ? »
Mais cette question vient déjà d’une certaine manière de voir le monde : celle qui consiste à mesurer la valeur d’une activité à l’argent qu’elle rapporte.
Depuis l’enfance, on nous apprend qu’un roman doit être publié, qu’un tableau doit être vendu et qu’une recherche doit donner lieu à un article scientifique.
Si une activité ne rapporte rien, on considère facilement qu’elle ne sert à rien.
Pourtant, cette vision est relativement récente.
Elle s’est surtout imposée avec la société industrielle et l’organisation moderne du travail.
Pendant une grande partie de l’histoire humaine, on ne se définissait pas d’abord par son métier ni par le fait d’« aller travailler » comme nous le faisons aujourd’hui.
Cao Cao, l’un des hommes les plus puissants de la fin de la dynastie des Han orientaux, décrivait ainsi son idéal de vie :
« À chaque changement de saison, je retournerai dans mon pays natal. Je construirai une demeure paisible à l’est du district de Qiao. En été et en automne, je lirai ; en hiver et au printemps, j’irai chasser. »
En langage d’aujourd’hui, cela donnerait à peu près :
« Je rentrerai chez moi, je construirai une belle maison, je passerai l’été et l’automne à lire, puis l’hiver et le printemps à chasser. »
Dirait-on qu’il se laissait aller ?
Bien sûr que non.
Ce n’est pas qu’il était incapable de travailler. Il avait simplement la possibilité de choisir ce à quoi il consacrait son temps.
Il lisait, chassait, écrivait des poèmes et composait des textes avant les batailles.
Il continuait à apprendre, à créer et à produire.
C’est pour cela qu’il ne s’est jamais éteint intérieurement.
L’histoire des sciences occidentales offre des exemples encore plus frappants.
Prenons Newton.
Il était professeur à l’université de Cambridge, mais l’enseignement n’était manifestement pas ce qui l’intéressait le plus. Ses cours attiraient peu d’étudiants.
Ce à quoi il consacrait réellement son temps, c’était l’alchimie, l’optique et ses travaux scientifiques, notamment la rédaction des Principes mathématiques de la philosophie naturelle.
Si on le jugeait uniquement sur ses qualités d’enseignant, Newton aurait pu passer pour un professeur peu remarquable.
Mais si l’on regarde ce qu’il a découvert et construit, il a changé notre manière de comprendre l’univers.
Darwin est un exemple encore plus parlant.
Son père le considérait comme un bon à rien.
Il ne s’intéressait ni sérieusement à la médecine ni vraiment à la théologie. Il passait son temps à observer et à collectionner des insectes.
Puis, après son voyage autour du monde, il a passé vingt ans chez lui à travailler sur L’Origine des espèces.
Vingt ans.
Il vivait à son rythme, allait se promener l’après-midi, discutait avec sa femme le soir et consacrait quelques heures par jour à son travail d’écriture et de recherche.
Aujourd’hui, certains auraient peut-être regardé son mode de vie et conclu qu’il « ne faisait rien de sa vie ».
Pourtant, il a produit l’un des ouvrages les plus importants de toute l’histoire de la pensée humaine.
Revenons donc à la question de départ.
Une personne sans pression financière, sans emploi, sans mariage ni enfants, qui vit à son rythme et fait ce qui lui plaît, finit-elle forcément par se laisser aller ?
La réponse est simple :
Tout dépend de ce qu’elle fait de sa liberté.
Si vous vivez sans réveil, puis consacrez trois heures à étudier les révoltes paysannes de la fin de la dynastie Ming, deux heures à organiser vos sources et à tenir un carnet de lecture, avant de regarder deux documentaires le soir, vous ne vous laissez pas dépérir.
Vous menez peut-être même une vie plus riche et plus stimulante que celle d’un employé de bureau qui travaille de neuf heures du matin à neuf heures du soir.
Mais si vous vous levez quand bon vous semble, puis passez la journée à faire défiler votre téléphone jusqu’à avoir mal aux yeux, à commander des plats jusqu’à ne plus avoir faim et à jouer jusqu’à trois heures du matin, avant de recommencer le lendemain, alors oui, vous risquez de vous vider peu à peu.
Et peut-être même plus vite qu’une personne qui travaille.
Car vous n’aurez même plus cette contrainte minimale qui oblige à sortir, marcher, rencontrer des gens ou donner un cadre à ses journées.
Faire ce qu’on veut n’est pas le problème.
La vraie question est :
Qu’est-ce qu’on a réellement envie de faire ?
Si rien ne vous intéresse, si vous n’éprouvez plus aucune curiosité pour le monde et si aucune activité ne vous donne envie de vous investir sérieusement, alors oui, vous risquez de vous laisser dépérir.
Mais cela n’a rien à voir avec le fait d’avoir un emploi ou non.
On peut tout aussi bien se vider de l’intérieur en travaillant.
On peut s’éteindre dans une salle de réunion, devant son ordinateur, dans un open space ou à son bureau, en faisant des heures supplémentaires jusque tard dans la nuit.
Simplement, cette forme d’épuisement est moins visible.
Le travail n’a jamais été un remède en soi.
Ce qui nous fait tenir, c’est d’avoir quelque chose à construire, à apprendre ou à faire progresser.
Vous pouvez ne pas aller au bureau, mais vous avez besoin d’une activité qui donne une direction à vos journées.
Vous pouvez ne pas travailler pour quelqu’un d’autre, mais vous avez besoin de sentir que vous avancez dans quelque chose qui compte à vos yeux.
Vous pouvez ne pas être salarié, mais il faut pouvoir se dire :
« Je suis en train de faire quelque chose qui me tient à cœur, et je le fais de mieux en mieux. »
Cette chose n’a pas besoin d’être immense.
Elle n’a pas besoin de changer le monde.
Elle n’a pas besoin de figurer dans les manuels scolaires.
Vous pouvez passer des mois à explorer votre cuisine, expérimenter et finir par maîtriser vingt recettes qui impressionnent tous vos amis.
C’est déjà quelque chose.
Vous pouvez vous passionner pour la pêche, apprendre à choisir le bon appât selon la météo, les courants et les espèces, puis rentrer de chaque sortie avec un panier bien rempli.
C’est déjà quelque chose.
Vous pouvez parcourir toutes les rues et les petites ruelles de votre quartier, dessiner une carte à la main et y noter les meilleures adresses.
C’est déjà quelque chose.
Ces activités ne vous rendront peut-être pas riche.
Elles ne vous rendront peut-être pas célèbre.
Elles ne vous feront peut-être jamais connaître un succès viral.
Mais elles vous donneront une raison de vous lever le matin.
Et parfois, cette raison vaut bien plus que n’importe quel emploi.


