J’ai mis beaucoup de temps à lire ce roman car le style est loin d’être de la grande littérature. Mais j’ai pris mon courage à deux mains en lisant d’abord la version BD (lien Amazon, lien Fnac), puis la version texte (lien Amazon, lien Fnac) et j’y ai trouvé beaucoup de justesse. Brave new world (« Le Meilleur des mondes ») décrit une société future entièrement contrôlée par un État mondial dès la naissance. Le but principal de la société est la stabilité : on évite la souffrance, les conflits et les émotions fortes grâce au conditionnement psychologique, à la consommation permanente et à une drogue euphorisante appelée soma.


Entre 1984 et Brave new world (« Le Meilleur des mondes »), je trouve que Brave new world ressemble beaucoup au monde actuel. Je vais citer un passage publié dans The Guardian par le fils de Neil Postman (auteur de « Amusing Ourselves to Death« ) :
What Orwell feared were those who would ban books. What Huxley feared was that there would be no reason to ban a book, for there would be no one who wanted to read one. Orwell feared those who would deprive us of information. Huxley feared those who would give us so much that we would be reduced to passivity and egoism. Orwell feared that the truth would be concealed from us. Huxley feared the truth would be drowned in a sea of irrelevance. Orwell feared we would become a captive culture. Huxley feared we would become a trivial culture. […] An Orwellian world is much easier to recognize, and to oppose, than a Huxleyan,” my father wrote. “Everything in our background has prepared us to know and resist a prison when the gates begin to close around us … [but] who is prepared to take arms against a sea of amusements?
« Ce qu’Orwell craignait, c’était ceux qui interdiraient les livres. Ce qu’Huxley craignait, c’était qu’il n’y aurait aucune raison d’interdire un livre, car il n’y aurait personne qui voudrait en lire un. Orwell craignait ceux qui nous priveraient d’informations. Huxley craignait ceux qui nous en donneraient tant que nous serions réduits à la passivité et à l’égoïsme. Orwell craignait que la vérité nous soit cachée. Huxley craignait que la vérité soit noyée dans une mer d’insignifiance. Orwell craignait que nous devenions une culture captive. Huxley craignait que nous devenions une culture futile. » « Un monde orwellien est beaucoup plus facile à reconnaître, et à combattre, qu’un monde huxleyen, » écrivait mon père. « Tout dans notre passé nous a préparés à connaître et à résister à une prison quand les portes commencent à se refermer autour de nous… [mais] qui est préparé à prendre les armes contre une mer de divertissements ? »
Récemment, j’ai lu « Tao Te King » (lien Amazon) et « L’Art de la Guerre » (lien Amazon), des livres jadis interdis, réservés aux élites ou aux empereurs, les gens s’entretuaient pour en avoir un exemplaire, et pourtant maintenant qu’ils sont en vente libre et contiennent toujours autant de sagesse et de valeur, plus personne ne s’y intéresse. Car ils sont noyés dans une mer d’insignifiance. Nous n’avons jamais eu accès à autant d’informations, de ressources, il y a même des leaks chaque jour apportés par des hackers pour nous ouvrir les yeux… quand je vois la liste des livres disponibles gratuitement à ma bibliothèque municipale, je me dis que je n’ai plus jamais besoin de payer pour un seul livre; et pourtant, on n’arrive plus à s’auto-contrôler et accéder aux connaissances « pour élites », les vidéos Tiktok demandent moins d’effort et rapportent plus de satisfaction.
Ne parviennent à nous que les infos de notre « echo chamber », ou les infos « mainstream ». Pour qu’une information devienne mainstream, il faut que ça parle organiquement à beaucoup de monde (et c’est rare!). Ou que quelqu’un ait payé beaucoup d’argent. J’ai appris dans un article des Echos que telle association de producteurs de pistache avait payé 10 Millions de dollars de publicités en 2024 pour entretenir le phénomène de « chocolat de Dubaï » (une sorte de chocolat + pistache). L’article précise qu’il ne suffit pas de créer la tendance, il faut s’assurer que ces chocolats soient disponibles dans un maximum de supermarchés/magasins. Un autre article met en avant la tendance des « kombucha » et « ginger ». C’est la même stratégie : beaucoup de buzz, et des produits accessibles même chez le Carrefour express du quartier. Ils visent le marché des boissons non-alcoolisées et des boissons gazeuses. Vous voyez, même pour de petits produits comme ça, des millions de dollars sont dépensés pour nous influencer; imaginez combien d’effort et d’argent sont dépensés pour des choses plus graves ! Demandez-vous pourquoi le micro-dosing est devenu mainstream. Pourquoi Netflix a fait un documentaire là-dessus et il y a même des lois qui ont été votées aux USA pour utiliser les drogues de catégorie 1 dans certains cas ? C’est parce que les lobbyists ont flairé le potentiel et veulent utiliser les drogues de catégorie 1 pour (1) prendre les parts de voix des médicaments anti-dépresseurs (2) créer un nouveau marché – le micro-dosing pour lutter contre la perte de l’attention. Alors qu’on a d’autres moyens donnant des résultats très proches du LSD sans avoir recours aux drogues.
Dans Le Meilleur des mondes, les doctrines sont soufflées via des micro-enceintes aux enfants pendant leur sieste, mais on les connaît ces doctrines, ces phrases, car c’est répété xxxx fois tout au long d’une vie, et tout le monde répète les mêmes slogans. Aujourd’hui, le mécanisme est plus discret : d’abord une idée s’impose comme « consensuelle », puis elle devient une norme de langage « politiquement correcte », et la moindre opinion dissidente se retrouve aussitôt étiquetée « d’extrême droite » pour disqualifier celui qui parle. Dans Le meilleur des mondes, on utilise des mots A qui veulent dire B comme « Ford » (pour « God »), « pneumatic » (pour « grosse »)… ça ressemble beaucoup aux GenZ qui, pour contourner l’algorithme de Facebook ou Tiktok, s’auto-censurent avec des mots stupides comme « unalive », « grape »…
Tout comme dans le roman, maintenant on évite la souffrance, les conflits et les émotions fortes.
Un détail m’a particulièrement marquée : l’auteur évoque souvent la musique synthétique. Ce sujet me parle d’autant plus que j’ai pratiqué le clavier électronique pendant plus de dix ans. Malgré les avancées technologiques, il reste très difficile d’insuffler une vraie vitalité aux sons synthétiques. La sensibilité des touches, par exemple, n’égalera jamais celle d’un piano. Je me suis alors demandé pourquoi la musique contemporaine nous émeut si peu. Ce n’est pas seulement parce que les compositions et les paroles ont perdu en richesse, mais aussi parce qu’un véritable orchestre coûte cher à produire. Résultat : la plupart des morceaux reposent sur des sons artificiels. Et malheureusement, aucune machine ne parvient encore à reproduire la vie et la chaleur que dégagent des instruments joués par de vrais musiciens.
Je vous propose de découvrir un extrait du roman :
— Le résultat de l’expérience de Chypre a été convaincant.
— Qu’est-ce que c’est que cela? demanda le Sauvage.
Mustapha Menier sourit.
— Ma foi, on peut, si l’on veut, l’appeler une expérience de re-flaconnage. Cela commença en l’an 473 de N.F. Les Administrateurs firent évacuer l’île de Chypre par tous les habitants existants, et la recolonisèrent avec un lot spécialement préparé de vingt-deux mille Alphas (ndlr : les alphas sont des personnes de caste supérieure).Tout l’équipement agricole et industriel leur fut confié, et on leur laissa le soin de mener leurs affaires. Le résultat fut exactement conforme à toutes les prédictions théoriques. La terre ne fut pas convenablement travaillée ; il y eut des grèves dans toutes les usines; les lois étaient tenues pour zéro; on désobéissait aux ordres donnés; tous les gens détachés pour effectuer une besogne d’ordre inférieur passaient leur temps à fomenter des intrigues pour obtenir des tâches d’ordre plus relevé, et tous les gens à tâches supérieures fomentaient des contre-intrigues pour pouvoir, à tout prix, rester où ils étaient. En moins de six ans ils étaient en guerre civile de première classe. Lorsque, sur les vingt-deux mille, il y en eut dix-neuf de tués, les survivants lancèrent à l’unanimité une pétition aux Administrateurs Mondiaux afin qu’ils reprissent le gouvernement de l’île. Ce qu’ils firent. Et c’est ainsi que se termina la seule société d’Alphas que le monde ait jamais vue.
Le Sauvage poussa un profond soupir.
— La population optima; dit Mustapha Menier, est sur le modèle de l’iceberg : huit neuvièmes au-dessous de la ligne de flottaison, un neuvième au-dessus
— Et ils sont heureux, au-dessous de la flottaison?
— Plus heureux qu’au-dessus. Plus heureux que vos amis que voici, par exemple. — Il les désigna du doigt.
— En dépit de ce travail affreux ?
— Affreux? Ils ne le trouvent pas tel, eux. Au contraire, il leur plaît. Il est léger, il est d’une simplicité enfantine. Pas d’effort excessif de l’esprit ni des muscles. Sept heures et demie d’un travail léger, nullement épuisant, et ensuite la ration de soma, les sports, la copulation sans restriction, et le Cinéma Sentant. Que pourraient-ils demander de plus? Certes, ajouta-t-il, ils pourraient demander une journée de travail plus courte. Et, bien entendu, nous pourrions la leur donner. Techniquement, il serait parfaitement simple de réduire à trois ou quatre heures la journée de travail des castes inférieures. Mais en seraient-elles plus heureuses? Non, nullement. L’expérience a été tentée, il y a plus d’un siècle et demi. Toute l’Irlande fut mise au régime de la journée de quatre heures. Quel en fut le résultat ? Des troubles et un accroissement considérable de la consommation de soma ; voilà tout. Ces trois heures et demie de loisir supplémentaire furent si éloignées d’être une source de bonheur, que les gens se voyaient obligés de s’en évader en congé. Le Bureau des Inventions regorge de plans de dispositifs destinés à faire des économies de main-d’œuvre. Il y en a des milliers. — Mustapha Menier fit un geste large. — Et pourquoi ne les mettons-nous pas à exécution — Pour le bien des travailleurs ; ce serait cruauté pure de leur infliger des loisirs excessifs. Il en est de même de l’agriculture. Nous pourrions fabriquer par synthèse la moindre parcelle de nos aliments, si nous le voulions. Mais nous ne le faisons pas. Nous préférons garder à la terre un tiers de la population. Pour leur propre bien, parce qu’il faut plus longtemps pour obtenir des aliments à partir de la terre qu’à partir d’une usine. D’ailleurs, il nous faut songer à notre stabilité. Nous ne voulons pas changer. Tout changement est une menace pour la stabilité. C’est là une autre raison pour que nous soyons si peu enclins à utiliser des inventions nouvelles.
Le roman pose pourtant une question à la fois atroce et réaliste : si les individus ne sont pas dignes de la liberté qu’on leur accorde, doit‑on malgré tout la leur laisser ? Le face‑à‑face final entre Mustapha Menier et le Sauvage, où cette question est explicitement débattue, est d’une froideur et d’un cynisme terrifiants. On voit déjà, grâce à cet extrait, le résultat d’un revenu universel. La question est : Comment être digne de notre intelligence, de notre liberté, de notre temps libéré grâce à l’IA, sans le dilapider en distraction passive ?
Certes, certains passages sont pénibles à lire (par ex. quand il mélange les dialogues de plusieurs personnages en même temps, c’est très facile à suivre avec la version illustrée, mais pas dans le texte). Certains détails du monde dystopique du roman ne sont pas crédibles (se droguer uniquement avec du soma; le peu de différences de traitement eugénique entre les Alpha et Beta, des punitions trop clémentes…) voilà les points faibles d’un roman trop court, qui n’a pas le temps de construire proprement son univers; mais l’idée est là. J’ai trouvé un peu bizarre qu’Aldous Huxley, la personne ayant fait découvrir le LSD au monde, dénonce la prise de soma dans son roman.
En tout cas, le roman est un warning qui est devenu réalité. Je le recommande vivement : version BD (lien Amazon, lien Fnac), version texte (lien Amazon, lien Fnac)

