Voici une traduction d’un texte écrit le 1er janvier 2026 par mon philosophe vietnamien contemporain préféré Dang Than. Ce texte fait drôlement écho à ce que j’ai écrit sur le roman Brave new world. Vous trouverez le texte original en vietnamien & le texte en anglais ici.
[Meilleurs vœux pour 2026] Démocratie, Autocratie et les « trois principes »
La démocratie accorde en théorie des droits à tous. Dans les faits, elle est souvent détournée par une petite élite qui trompe et assujettit subtilement les masses par l’art de la « gouvernance en douceur ».
L’autocratie, c’est la « gouvernance à la dure ». Une poignée de dirigeants n’a besoin que de quelques ficelles managériales et d’une main de fer. Le peuple souffre peut-être davantage, mais il voit plus clairement la réalité brutale du pouvoir. Les épreuves les plus rudes aiguisent souvent la ruse.
Démocratie et autocratie aiment se présenter en ennemies, alors qu’elles partagent le même « mal de cohabitation » : une soif de pouvoir doublée de la crainte que le peuple ne s’éveille. L’une endort avec de faux choix, l’autre oppresse par un ordre rigide. Toutes deux sont faciles à gouverner quand on habitue les gens soit à rêver, soit à craindre – quand l’État joue le père, le marché joue le roi, et le peuple devient troupeau.
La démocratie est un buffet à volonté où tout le monde est invité, où chacun peut se servir. Mais les couverts sont comptés, des caméras surveillent depuis le plafond, et le vrai chef opère dans une pièce invisible. On vous dit : vous avez le choix. C’est vrai. Vous pouvez choisir parmi des plats identiques, tous assaisonnés de la même épice du « consensus social », légèrement saupoudrés de « liberté d’expression sous censure implicite ». La démocratie enseigne une nouvelle compétence : parler avec assurance au nom des autres, invoquer « la majorité » sans savoir où elle se trouve réellement.
L’autocratie ne vous invite pas à dîner. Elle installe une énorme marmite de bouillie abrutissante, cuite à ciel ouvert – avec du bois, des matraques et des haut-parleurs – et vous lance brutalement : mangez, ou crevez. La vertu de l’autocratie, c’est son honnêteté brutale. Elle promet peu, n’exige que l’ordre. Elle ne vend pas de rêves, elle trace des frontières. Elle ne cherche pas à convaincre. Pas de « référendum ».
Mais l’être humain est une créature étrange. Là où règne l’illusion naissent les rêves. Là où tombe le fouet s’enracine la mémoire (quiconque a vécu sous la domination coloniale s’en souvient, et comprend pourquoi le peuple vietnamien s’est jadis soulevé comme un seul homme contre les Français). La démocratie nourrit des rêves infinis qui épuisent d’espoir. L’autocratie grave des souvenirs, profonds, indélébiles. Ainsi la démocratie produit des citoyens usés par les débats, tandis que l’autocratie forge des survivants aux instincts tranchants comme des lames.
La gouvernance en douceur, c’est l’art de faire applaudir les victimes au joug invisible qui enserre leur cou. C’est être étranglé en croyant recevoir un massage spirituel. Pas besoin de crier. Elle parle par graphiques, sondages et experts. Elle nous fait douter de notre propre souffrance : suis-je simplement trop sensible ? Une société n’a pas besoin de vastes prisons – seulement d’un système linguistique assez habile pour que chacun s’enferme de lui-même.
La gouvernance à la dure ne perd pas de mots. Elle ne demande pas si vous souffrez. Elle vous dit que la douleur est juste. Que la douleur vous rend humain. Que la douleur enseigne l’obéissance. Dans la douleur, on apprend vite : déchiffrer les micro-expressions, sentir le vent tourner, distinguer quel silence est sûr et lequel est mortel. La douleur est un programme d’éducation accélérée. Pas de diplôme, mais une graduation très réelle (demandez aux combattants révolutionnaires si vous en doutez).
D’où ce paradoxe : la démocratie infantilise par la liberté, l’autocratie aiguise par la peur. L’une fabrique des citoyens qui parlent beaucoup mais comprennent peu. L’autre produit des gens qui parlent peu mais comprennent beaucoup. Et toutes deux peuvent engendrer des monstres, si le climat s’y prête.
Parlons phạc-nhiên (ndlr: une philosophie inventée par l’auteur, très proche du « Wu Wei » taoiste. Cependant, c’est un jeu de mot, phạc se prononce comme f*ck): aucun modèle ne sauve l’ÊTRE HUMAIN de lui-même.
La démocratie ne produit pas automatiquement la sagesse. L’autocratie n’engendre pas automatiquement la résistance. Une faible conscience civique transforme la démocratie en carnaval de slogans ; sous l’autocratie, elle fait du peuple un troupeau qu’on tond. Une haute conscience civique peut encore, en démocratie, élire son propre fossoyeur (on l’a vu maintes fois) ; sous l’autocratie, elle peut attendre son heure comme un prédateur ancestral.
Le problème ne vient pas du régime, mais de l’immunité idéologique. Sans immunité, la démocratie devient pandémie (qui le nierait ?). Sans immunité, l’autocratie devient géo-destin — une fatalité ancrée dans la terre. La médecine phạc est un remède singulier : elle ne fait pas entièrement confiance à la liberté octroyée, ni ne se soumet entièrement à l’ordre imposé. Il faut se tenir de biais – un demi-pas hors du système, un demi-pas en soi-même. Rire quand il faut. Se taire quand il faut. Refuser la complicité avec le mensonge doux, refuser de plier le genou devant la violence brute.
Après tout, démocratie ou autocratie ne sont que des décors de théâtre. Le protagoniste reste l’être humain : éveillé ou endormi, sot mais se croyant sage, ou sage mais jouant le sot. Quand le peuple s’éveille suffisamment, tout régime doit s’ajuster. Quand le peuple dort, tout régime n’est qu’un changement d’enseigne.
C’est pourquoi, après avoir observé toutes les voies, certains ont discerné la voie de la Grande Voie. On peut l’appeler le TAM NGUYÊN PHÁP (la « Doctrine des Trois Principes ») – où État, Société et Marché sont tous imprégnés de la qualité phạc. Elle ne s’effondre ni dans un État omnipotent ni ne dérive vers un marché autorégulé, mais aligne les trois forces dans leurs rôles légitimes. Elle peut s’articuler comme « 3 piliers – 6 verrous – 9 indicateurs ». Les détails viendront plus tard. Dans huit ans, ceux qui auront encore des yeux verront.


