[Analyse du Rêve dans le pavillon rouge] La famille Jia pouvait être sauvée ? Wang Xifeng, l’argent et la tragédie de la lucidité impuissante

Dans Le Rêve dans le pavillon rouge, la vraie question n’est pas seulement de savoir pourquoi la famille Jia finit par tomber. La question la plus douloureuse est peut-être celle-ci : si certains personnages voyaient déjà venir la catastrophe, si quelques-uns savaient diagnostiquer les failles de la maison, si Wang Xifeng possédait un réel génie administratif, alors pourquoi les deux demeures Ning et Rong n’ont-elles pas pu être sauvées ?

La réponse du roman est cruelle, parce qu’elle n’est jamais entièrement simple. Sur le plan pratique, la famille Jia n’est pas dépourvue de remèdes. Elle compte encore des esprits lucides. Qin Keqing, avant de mourir, apparaît en rêve à Wang Xifeng et lui conseille de préparer l’avenir : mettre de côté des biens réservés au culte des ancêtres, préserver l’école du clan, créer une base matérielle qui permettrait à la famille de survivre au jour où la splendeur s’effondrerait. Plus tard, lorsque Xifeng entre dans la demeure Ning pour organiser les funérailles, elle en perçoit immédiatement les maladies : trop de personnel, des responsabilités floues, des dépenses gonflées, des détournements, des serviteurs mal répartis, des gens de statut élevé qui refusent d’obéir. Tanchun, elle aussi, tentera plus tard de réformer la gestion du Grand Jardin en répartissant les tâches, en clarifiant les règles et en transformant des ressources dormantes en revenus réels.

Autrement dit, la famille Jia ne manque pas de gens capables de comprendre. Mais comprendre n’est pas sauver. C’est peut-être l’une des grandes tragédies du roman : les personnages ne sont pas perdus parce qu’ils sont totalement aveugles. Ils sont perdus parce que, même lorsqu’ils voient clair, ils n’ont pas la force, le rang, la liberté ou le temps nécessaires pour agir à la racine.

Dès le début du roman, le diagnostic est posé : les deux demeures ont encore belle apparence, mais leur intérieur est déjà creux. La façade tient debout ; la charpente, elle, est rongée. Les descendants vivent encore dans le prestige accumulé par les générations précédentes, mais ils n’ont plus ni l’énergie, ni la discipline, ni la vertu nécessaires pour le maintenir. La décadence des Jia n’est donc pas seulement une affaire de comptabilité. Les finances sont malades, certes, mais l’éducation l’est aussi, tout comme les rites, la transmission familiale, les rapports de pouvoir, les désirs, les mariages, les relations avec l’administration, et jusqu’à la morale intime de la maison.

Il faut donc distinguer plusieurs niveaux.

À un premier niveau, purement administratif, les deux demeures auraient pu gagner du temps. Si les conseils de Qin Keqing avaient été suivis, si l’on avait constitué des biens inaliénables pour les sacrifices ancestraux, si l’on avait protégé l’école familiale, si les dépenses de prestige avaient été réduites, si les responsabilités avaient été clarifiées, si les comptes avaient été réellement contrôlés, la chute aurait peut-être été retardée. Le vieil arbre était déjà malade, mais on aurait pu l’étayer, couper les branches mortes, ralentir la pourriture.

Mais au niveau moral, le salut devient beaucoup plus incertain. Le mal ne vient pas d’un seul individu. Dans la demeure Ning, Jia Zhen incarne une autorité masculine dévoyée ; la mort de Qin Keqing révèle une obscurité que les rites funéraires ne parviennent pas à effacer ; Ruizhu se tue, Baozhu est intégrée au théâtre du deuil, You Shi se retire derrière la maladie. Dans la demeure Rong, Jia She, Jia Lian, Wang Xifeng, les mariages arrangés, les servantes, les dettes et les combines forment un autre réseau de corruption quotidienne. Les gens bons y sont souvent trop faibles ; les gens lucides, trop isolés ; les gens compétents, contraints de servir un système déjà pourri.

Au niveau de la structure même du roman, enfin, le sauvetage paraît impossible. Le Rêve dans le pavillon rouge n’est pas l’histoire d’une réforme domestique réussie. C’est l’histoire d’une splendeur qui atteint son sommet au moment même où elle est déjà condamnée. Le chapitre 5 donne à voir les registres du destin, les chants funèbres, le Gué de l’Égarement ; le chapitre 13 fait entendre, à travers le rêve de Qin Keqing, l’avertissement du grand arbre qui s’écroulera et des singes qui se disperseront. Ces prophéties ne sont pas là pour que les personnages corrigent leur destin. Elles sont là pour montrer que, même au cœur du rêve, certains savent déjà, et que savoir ne suffit pas.

Comment les différentes écoles de la « rougeologie » lisent-elles la possibilité de sauver les demeures Ning et Rong ?

Si l’on pose la question du salut des demeures Ning et Rong à l’intérieur de la tradition critique du Rêve dans le pavillon rouge, on s’aperçoit que chaque courant de la rougeologie répond d’une manière légèrement différente. C’est précisément cette pluralité qui rend la question intéressante. Le roman n’est pas seulement le récit d’une grande famille qui se ruine ; il est à la fois mémoire familiale, critique sociale, tragédie du désir, méditation sur les femmes, et rêve philosophique.

Pour l’école de la recherche historique et biographique, associée notamment à Hu Shi, Yu Pingbo et Zhou Ruchang, la famille Jia se lit souvent à la lumière de la propre histoire familiale de Cao Xueqin. Les demeures Ning et Rong ne sont donc pas seulement deux espaces romanesques : elles renvoient à un type d’aristocratie mandchoue et han vivant de la faveur impériale, de charges héréditaires, de liens de cour et du souvenir d’une ancienne splendeur. Dans cette perspective, les Jia ne sont pas vraiment maîtres de leur destin. Ils ne ressemblent pas à une famille marchande qui pourrait réduire ses pertes, changer d’activité et recommencer ailleurs. Leur richesse dépend d’un pouvoir extérieur. Lorsque la faveur disparaît, lorsque le climat politique change, lorsque les revenus anciens se tarissent, même une excellente gestion intérieure ne peut que prolonger l’agonie. Gagner quelques années n’est pas sauver une destinée.

Pour une lecture sociale et politique, le problème est encore plus profond. La famille Jia apparaît comme un organisme aristocratique vivant de la terre, des titres, des serviteurs, des mariages d’alliance et des privilèges juridiques. Elle ne décline pas seulement parce qu’elle dépense trop. Elle décline parce que tout son mode de vie est déjà injuste et corrompu : les hommes détiennent le pouvoir mais fuient leurs responsabilités ; les femmes peuvent être intelligentes et compétentes sans disposer de l’autorité ultime ; les domestiques sont traités comme des biens vivants ; les titres peuvent s’acheter ; les procès peuvent être influencés ; les mariages servent à préserver la face du clan. Dans cette perspective, « sauver » les Jia n’est pas nécessairement un objectif moral évident. Sauver un tel organisme sans le transformer radicalement, ce serait simplement lui permettre de continuer à vivre aux dépens des autres.

Pour la critique littéraire, notamment dans la lignée de Yu Yingshi et de sa théorie des « deux mondes », la tragédie tient au fait qu’au cœur même de la famille Jia existe un monde relativement pur : le Grand Jardin, l’amour de Baoyu, les jeunes filles, la poésie, les fleurs, les liens plus tendres et plus vrais que les rites extérieurs. Mais ce monde ne peut pas subsister par lui-même. Il dépend de l’argent, du pouvoir, des domestiques et de la protection de la famille même qui est en train de pourrir. Le Grand Jardin est un espace idéal, mais il est logé dans le ventre d’une réalité impure. Les demeures Ning et Rong ne peuvent donc pas être sauvées seulement parce qu’il leur manque de l’argent ; elles ne peuvent pas être sauvées parce que ce qu’elles ont de plus beau est nourri par ce qu’elles ont de plus corrompu. Lorsque le monde extérieur s’effondre, le jardin intérieur n’a plus de sol où tenir.

Pour une lecture bouddhique, taoïste ou philosophique, héritière en partie de Wang Guowei, la question même du salut reste prise dans le rêve. La richesse est un rêve, l’amour est un rêve, la carrière officielle est un rêve, la famille elle-même est un rêve. Au chapitre 5, la Fée Désillusion pense pouvoir guérir Baoyu de l’amour par l’amour, du désir par l’expérience du désir, afin de le ramener ensuite vers Confucius, Mencius et la voie de l’engagement dans le monde. Mais plus le roman avance, plus il montre que la carrière officielle et la morale de l’utilité sociale sont elles aussi des chemins d’égarement. Si l’éveil consiste seulement à devenir un Jia Zheng plus rigide, un Jia Yucun plus habile dans l’ascension sociale, ou un héritier plus raisonnable sachant tenir les comptes, alors ce n’est qu’échanger un rêve contre un autre. L’éveil véritable ne consiste pas à sauver la demeure Jia ; il consiste à comprendre que la demeure Jia ne peut pas être sauvée sous la forme même qui la définit.

Pour la tradition des commentaires anciens, notamment ceux associés à Zhiyanzhai, la dimension fatale est encore plus visible. Le chapitre 5 montre déjà les registres du destin, les chants annonciateurs, la belle femme pendue dans une tour, et l’idée que la source de la corruption se trouve dans la demeure Ning. Le chapitre 13 fait ensuite revenir Qin Keqing en rêve pour avertir Wang Xifeng : le grand arbre tombera, les singes se disperseront ; il faudrait préparer des biens pour les sacrifices ancestraux et protéger l’école du clan. Autrement dit, le roman contient déjà les avertissements, les diagnostics et même quelques remèdes. Mais personne ne parvient à les appliquer jusqu’au bout. Les commentaires anciens ne nous font donc pas seulement comprendre que la famille est condamnée ; ils rendent la tragédie plus douloureuse encore, car cette famille a été avertie, et pourtant l’avertissement n’a rien empêché.

Si l’on rassemble ces différentes lectures, on peut dire ceci : l’école biographique voit dans la chute des Jia le reflet d’une aristocratie autrefois favorisée puis abandonnée ; la lecture sociale y voit la pourriture d’un système de privilèges ; la critique littéraire y voit la destruction d’un monde idéal pris dans une réalité impure ; la lecture bouddhique et taoïste y voit un rêve de splendeur impossible à réparer de l’intérieur ; la tradition des commentaires anciens y voit une catastrophe annoncée dès le départ. Ces approches ne disent pas exactement la même chose, mais elles se rejoignent sur un point essentiel : les demeures Ning et Rong peuvent être colmatées, non sauvées. Les sauver vraiment exigerait non seulement de changer la gestion de l’argent, mais de transformer la structure même du pouvoir, du désir, des rites et des statuts qui les font vivre. Or, changée à ce point, la famille Jia ne serait déjà plus la famille Jia.

Wang Xifeng : gestionnaire de génie ou symptôme de la maladie ?

Parler du salut possible des demeures Ning et Rong oblige à parler de Wang Xifeng. Elle est sans doute l’un des esprits les plus rapides, les plus efficaces et les plus redoutables de tout le roman. Dès qu’elle prend les affaires en main, elle voit où sont les fuites : le personnel, les comptes, les responsabilités, les abus, les retards, les privilèges. Elle comprend la logique concrète du pouvoir domestique mieux que la plupart des hommes de la famille. Lorsqu’on la qualifie d’« héroïne parmi les femmes », ce n’est pas une flatterie vide.

Mais Xifeng est aussi tragique parce que son pouvoir est réel sans être souverain. Elle administre, mais elle ne possède pas. Elle commande aux servantes, aux intendants, aux domestiques ; mais elle ne peut pas réellement s’opposer à la vieille dame Jia, à Dame Wang, à Jia Zheng, à Jia She, à Jia Zhen, ni aux grandes dépenses qui engagent le prestige du clan. Elle peut surveiller les petites sommes, mais non abolir les grandes dépenses de représentation : funérailles démesurées, fêtes, cadeaux, constructions, visites, alliances, cérémonies. On lui demande de maintenir l’apparence d’une grande maison, alors même que les ressources qui soutenaient cette apparence se vident.

C’est pourquoi son recours au prêt à intérêt ne peut pas être lu de façon trop simpliste. Il y a chez elle de l’avidité, bien sûr. Mais il y a aussi la pression d’une trésorerie constamment insuffisante. Il faut payer les mensualités, tenir le rang, faire face aux dépenses ordinaires et extraordinaires, combler ici avec ce qui manque là. La famille refuse de renoncer à son train de vie. Elle veut continuer à paraître riche. Alors d’où vient l’argent ?

C’est là que Xifeng devient à la fois digne de compassion et condamnable.

Elle est digne de compassion parce qu’on lui demande de nourrir toute une maison alors que les réserves diminuent, et que personne ne veut manger moins. Elle est condamnable parce qu’au lieu de transformer la gestion, elle utilise le pouvoir que lui donne la caisse commune pour créer un profit privé. Retarder le versement des allocations mensuelles, faire circuler cet argent sous forme de prêts, puis empocher les intérêts, ce n’est plus seulement « gérer ». C’est transformer la dépendance des autres en source de bénéfice personnel.

Le prêt à intérêt est dangereux non seulement parce qu’il révèle son avidité, mais parce qu’il détruit trois choses essentielles.

Il détruit d’abord la frontière entre l’argent public et l’argent privé. Quand celle qui tient les comptes utilise l’argent de la maison pour son profit, tout l’édifice moral de la gestion s’effondre. Les subalternes comprennent très vite la leçon : si le sommet détourne à sa manière, chacun peut détourner à son niveau. La corruption ne descend pas seulement d’en haut ; elle se propage par imitation.

Il détruit ensuite l’éthique même de l’administration. Xifeng est assez intelligente pour combler les trous, mais ses solutions produisent de nouveaux problèmes. Plus elle parvient à faire circuler l’argent, plus la famille peut se donner l’illusion qu’elle tient encore debout. Son talent devient alors une sorte d’antidouleur : il soulage momentanément la maladie, mais empêche de reconnaître que le mal est profond.

Enfin, ces pratiques laissent des traces. Le jour où la famille sera examinée, saisie, jugée, tout pourra être retourné contre elle : les prêts usuraires, les interventions dans les procès, les pots-de-vin, l’usage privé du pouvoir domestique. Xifeng veut sauver la maison avec les outils mêmes qui prouvent que cette maison mérite de tomber. Sa ruse devient son piège.

Que pouvait-elle faire, alors ?

Il serait injuste de dire que Wang Xifeng aurait pu, à elle seule, sauver les deux demeures. Elle n’en avait ni le rang complet, ni le pouvoir politique, ni l’autorité morale. Mais dans les limites de ce qui lui était possible, elle aurait pu agir autrement.

La première chose aurait été de séparer rigoureusement la caisse commune de ses intérêts personnels. Si l’argent devait être placé ou avancé, cela devait se faire avec des comptes clairs, des témoins, des règles, et les bénéfices auraient dû revenir à la maison, non à elle. La question n’est pas seulement financière ; elle est symbolique. Une maison où la gestion commence par la confusion entre le public et le privé est déjà une maison condamnée.

La deuxième chose aurait été de transformer son autorité personnelle en institution. Xifeng sait faire peur. Elle sait punir, convoquer, ordonner, humilier, faire exécuter. Mais un système qui ne fonctionne que parce qu’une personne inspire la peur est fragile. Dès qu’elle tombe malade, dès qu’elle perd du pouvoir, le désordre revient. Il aurait fallu établir des responsabilités stables : qui garde quoi, qui signe quoi, qui rend compte à qui, quelles dépenses sont autorisées, quelles sanctions suivent les abus, quelles récompenses accompagnent l’économie.

La troisième chose aurait été de s’allier plus tôt à Tanchun et Baochai. Xifeng possède l’autorité et l’énergie ; Tanchun a l’esprit réformateur ; Baochai a le sens de la mesure et la capacité d’apaiser les résistances. Ensemble, elles auraient pu former une véritable force de réforme intérieure : Xifeng pour couper le désordre immédiat, Tanchun pour changer les règles, Baochai pour rendre la réforme acceptable et durable.

La quatrième chose aurait été d’adopter plus tôt la logique de Tanchun : non pas seulement réduire les dépenses, mais créer des revenus propres. Les jardins, les étangs, les fleurs, les bambous, les terres, les productions internes de la demeure pouvaient être confiés à des responsables qui en tireraient une part de bénéfice, tout en réduisant les coûts pour la maison. C’est une façon de transformer un patrimoine dormant en ressource vivante. La famille Jia a trop longtemps vécu en consommant l’héritage du passé ; elle n’a pas assez appris à produire de façon saine.

La cinquième chose aurait été de dire la vérité aux supérieurs sur le coût du prestige. C’était évidemment le plus difficile. Cela revenait à toucher à la vieille dame Jia, à Dame Wang, à Yuanchun, à Jia Zheng, à Jia Zhen, à Jia She. Mais tant que les grandes dépenses restaient intactes, pressurer les petits ne pouvait servir à rien. Une grande famille ne peut pas se sauver en retardant le salaire des servantes tout en continuant à organiser de grandes fêtes, de grandes funérailles, de grands cadeaux, de grands jardins et de grandes cérémonies. Ce qui tue les Jia, ce n’est pas une petite dépense isolée ; c’est un mode de vie entier qui refuse d’admettre qu’il n’a plus les moyens de lui-même.

Enfin, Xifeng aurait dû éviter les actes illégaux ou moralement douteux : intervenir dans les procès, accepter de l’argent, utiliser son pouvoir pour écraser les faibles, pratiquer l’usure. C’est là qu’elle échoue le plus nettement. Elle veut maintenir la maison, mais elle le fait en utilisant les formes mêmes de pouvoir corrompu qui rendent cette maison condamnable. Elle est intelligente, mais elle ne sait pas se limiter. Or une intelligence sans limite morale devient plus dangereuse encore que la médiocrité.

Pourquoi, malgré tout, elle ne pouvait pas sauver les Jia

Même si Xifeng avait agi plus proprement, il est douteux qu’elle aurait pu sauver réellement les demeures Ning et Rong. Pour sauver la famille, il aurait fallu autre chose qu’une excellente administratrice. Il aurait fallu que les maîtres acceptent eux-mêmes de changer. Jia Zhen aurait dû être arrêté. Jia She aurait dû renoncer à ses appétits. Jia Zheng aurait dû gouverner réellement sa maison au lieu de n’en incarner que la sévérité morale. Jia Jing aurait dû cesser de fuir ses responsabilités dans la religion. La vieille dame Jia et Dame Wang auraient dû accepter de diminuer le faste. Les jeunes générations auraient dû être rééduquées. Les liens avec le monde officiel auraient dû être assainis. L’argent aurait dû cesser de servir d’abord à maintenir les apparences.

Rien de cela n’arrive. Et parce que cela n’arrive pas, Xifeng ne peut faire qu’une chose très propre au monde du Rêve dans le pavillon rouge : réparer sans cesse une maison qui refuse d’être vraiment réparée. Plus elle est compétente, plus la tragédie devient amère. Si elle avait été médiocre, la famille serait peut-être tombée plus tôt, mais sa faute personnelle aurait été moindre. C’est précisément parce qu’elle est brillante qu’elle prolonge encore un peu le rêve de richesse, et qu’elle s’enfonce plus profondément dans le réseau de l’argent, du pouvoir et de la culpabilité.

On pourrait dire que Xifeng n’a pas créé la maladie de la famille Jia, mais que sa manière de la soigner en a aggravé les complications. Elle n’est pas la cause unique de la chute, mais elle en révèle la logique avec une clarté presque cruelle. Elle voit les fissures, elle sait où l’eau entre, elle tend la main pour boucher les trous ; mais cette même main détourne aussi une partie de l’eau pour son propre usage.

C’est pourquoi il faut éviter deux lectures trop faciles : ne voir en elle qu’une femme avide, ou au contraire ne voir qu’une femme de génie écrasée par le système. Elle est les deux à la fois. Elle est une femme d’une capacité exceptionnelle dans une famille où les hommes de pouvoir se montrent souvent faibles, lâches ou corrompus. Mais cette capacité sert à maintenir un monde faux. Elle est victime du système, et en même temps l’une de ses meilleures opératrices. Elle a les mains liées, mais elle utilise encore ces mains liées pour lier les autres.

Conclusion : colmater n’est pas sauver

Les demeures Ning et Rong auraient-elles pu être sauvées ? Si l’on raisonne comme un comptable, on peut répondre oui, en partie : réduire les dépenses, contrôler les comptes, limiter les cérémonies, créer de nouvelles ressources, préserver l’école, établir des biens rituels, surveiller les intendants, séparer l’argent public et l’argent privé. Tout cela aurait pu retarder la chute.

Mais Le Rêve dans le pavillon rouge n’est pas seulement un roman de comptes et d’administration. C’est le roman d’un rêve de splendeur allé trop loin. Le problème des Jia n’est pas qu’ils ignorent comment économiser. Le problème est qu’ils ne veulent pas vivre comme une famille qui doit économiser. Personne ne veut être le premier à reconnaître que l’arbre est pourri. Personne ne veut couper de sa propre main le prestige qui lui permet encore de se croire noble.

Tout le monde, à un moment ou à un autre, sait quelque chose. Qin Keqing sait. Wang Xifeng sait. Tanchun sait. Baochai comprend. Baoyu finira par comprendre. Le lecteur, lui, sait presque depuis le chapitre 5. Mais ce savoir ne libère pas. On sait que la maison déclinera, mais il faut encore respecter les rites. On sait que l’argent manque, mais il faut encore sauver la face. On sait que les serviteurs souffrent, mais toute la maison repose sur leur travail. On sait que le monde officiel est corrompu, mais on continue à dépendre des titres et des faveurs. On sait que l’amour est une dette, mais on ne peut pas s’empêcher d’aimer.

Voilà pourquoi les deux demeures peuvent être réparées, mais non sauvées. Wang Xifeng peut retarder le moment où l’arbre tombera, mais elle ne peut pas redonner vie à un tronc déjà creux. Et Baoyu, au fond, ne s’éveille pas en devenant un meilleur administrateur, ni un fonctionnaire plus vertueux, ni un héritier plus raisonnable. Il ne s’éveille qu’en comprenant que l’amour, la richesse, la famille, le prestige, le talent de gérer et même la morale de l’engagement dans le monde ne suffisent pas à sauver ceux qui vivent dans le rêve.

L’ultime lucidité du Rêve dans le pavillon rouge n’est donc pas de rendre le rêve plus habitable. C’est de le voir tel qu’il est, de l’aimer encore, d’en souffrir pleinement, puis de lâcher prise.

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    Anh

    Anh est franco-vietnamienne et a vécu dans de nombreux pays (Russie, Australie, France, Norvège, Vietnam). Elle aime par dessus tout les chats, le DIY et la bonne cuisine. Ayant une très bonne mémoire, Anh est capable de vous donner le tarif du petit bus pris entre le Chili et la Bolivie qu'elle a pris il y a 3 ans.

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