[story time] Ma maison familiale à Hanoi dans les années 90

Je n’ai jamais rencontré mon arrière grand père maternel, mais on m’a raconté son histoire l’année dernière. Il est né dans une famille pauvre à la campagne. A cette époque, chaque village avait un professeur, appelé Ông đồ. Seules les familles aisées pouvaient envoyer leurs enfants chez le professeur du village. Mon arrière grand-père travaillait pour ce prof et en s’occupant du jardin, il a pu écouter certains cours. Très intelligent, il a pu assimiler les cours lui-même et apprendre à écrire. Quand le prof s’en est aperçu, il lui a donné quelques cours privés gratuitement. Sa débrouillardise était telle que, des années plus tard, il a pu acheter son premier terrain dans le village – et puis les maisons et les terres agricoles de tout le village. Qu’il donnait aux membres de sa grande famille. Devenu très riche, il a acheté une maison familiale juste pour lui, sa femme et ses huit enfants à Hanoi – et a envoyé ses enfants dans les meilleures écoles françaises de l’époque.

Cette maison était une maison typiquement vietnamienne, composée de plusieurs maisonnettes. La maisonnette principale servait d’autel pour les ancêtres mais aussi de lieu d’habitation pour les parents. Les maisonnettes étaient réservées aux enfants et au personnel. Il y avait une immense cuisine, un espace de bain et des toilettes turques dans un autre coin. Au milieu de la cour se trouvait un petit Hòn Non Bộ, un minuscule jardin/étang qui reproduisait des paysages en version miniature.

Văn hóa Việt Nam với kiến trúc nhà ở - Tạp chí Kiến Trúc
maison ancienne vietnamienne

Ma grand-mère était l’avant-dernière enfant, née dans la richesse, dotée d’une grande beauté et d’une curiosité débordante. Alors que tous ses frères et sœurs abandonnaient peu à peu les études – trop inutiles car trop riches – elle et son petit frère, le dernier de la famille, étaient les seuls à continuer à aller et à aimer l’école. Ma grand mère était la version vietnamienne de Blanche Neige. Son surnom était « Son » (rouge à lèvres) car ses lèvres étaient aussi rouges qu’un rouge à lèvres. Son rêve était de continuer ses études en France avec son petit frère – et ce rêve était sur le point de devenir réalité…

Cependant en 1954, le Nord du Vietnam s’est déclaré indépendant. Entre 1953 et 1956 a eu lieu un « land reform law » pour redispatcher les terres. Les « riches » de l’ancien régime ont été dépossédés de leurs biens un par un (alors que ma famille ne travaillait ni directement ni indirectement pour l’ancien régime). Grâce aux membres de la famille qui ont participé à la révolution avant 1954, ma famille a été épargnée. Si les terres et le village à la campagne ont été confisqués, ils pouvaient encore garder une partie de la maison à Hanoi. Je pense que cette période a traumatisé ma grand-mère pour toujours car pendant toute sa vie, elle avait toujours besoin d’avoir un stock de nourriture et de biens – de peur de tout perdre encore une fois.

La pauvre n’a finalement jamais pu mettre les pieds en France (elle voulait partir en 1944 mais à cause de la 2nde guerre mondiale puis les événements en 1945 au Vietnam, elle a raté l’occasion). Elle a également toujours gardé en tête l’importance des études, c’est ce qui l’a sauvé – car ses frères et sœurs, avaient beaucoup du mal à joindre les deux bouts – alors qu’elle a pu s’en sortir un peu mieux en devenant professeur de maths. C’est au travail qu’elle a rencontré mon grand-père, qui était professeur de maths et de physique. Mon grand-père, issu d’une famille normale – a gardé sa générosité toute sa vie. Il nourrissait gratuitement ses élèves, même pendant les années les plus difficiles – au grand désarroi de ma grand-mère.

L’enfance de ma mère n’était pas facile non plus – marquée par des nombreux exodes et bombardements. Les hanoiens ont été renvoyés pendant deux ans à la campagne pour fuir les bombardements, mais les enfants de la campagne maltraitaient les enfants hanoiens. Il manquait absolument de tout, les conditions étaient déplorables. Je pense que c’est pour ça que mes parents ont toujours fait en sorte que je ne manque de rien – et ont toujours réagi très efficacement à la moindre tentative d’harcèlement scolaire me concernant.

Le Vieux quartier de Ha Noi dans les années 90′
Anh doc ve pho co Ha Noi nhung nam 1990 hinh anh 15
Ha Noi dans les années 90′

Ma naissance, pas de chance, tombe pendant la période de changement de monnaie. Mon père était encore dans l’armée, et manquait de nourriture. Ma mère était très faible et n’avait pas eu le temps d’échanger l’ancienne monnaie contre la nouvelle monnaie. Pour sauver la famille, mon grand-père a dû accepter un poste au Congo, dont les conditions étaient encore pires qu’au Vietnam à cette époque (il risquait sa vie et sa santé), contre une prime attractive : 100$, ce qui nous a permis de nous nourrir pendant un an. C’est ça qui nous a sauvés et maman en parle encore aujourd’hui.

moi à 3 mois

Malgré ces conditions difficiles, j’ai toujours été épargnée de tout ça et ai passé une enfance heureuse. Car lorsqu’on ne sait pas que l’abondance peut exister, tant qu’on a quelque chose à manger et un toit sur la tête, c’est déjà le bonheur. C’est pour ça que beaucoup me demandent si l’époque du communisme était dure ou pas, j’ai toujours répondu que j’en gardais un excellent souvenir. Tout le monde était pauvre, tout le monde avait tant de riz et tant de viande, mais tout le monde avait un travail. On avait tous la même canette donnée par la Chine, la même couette sponsorisée par l’URSS. Le seul critère de distinction sociale possible c’était : « qui a une TV ? » et « qui a un transport motorisé ? » quand la plupart se déplaçait à pied ou à vélo.

Donc pendant les 1ères années de ma vie, j’ai passé mon temps dans cette maison familiale. C’était rare à l’époque qu’un gendre vienne habiter chez sa belle-mère, mais du côté de mon père, l’appartement familial paternel était trop petit pour accueillir notre petite famille donc c’était plus simple pour nous de nous installer chez mes grands parents maternels. Après la mort de mon arrière grand-père, la grande maison a été divisée comme suit : la plus grande maison pour l’aîné et ses 4 enfants. Ils étaient tous mariés avec enfants donc chaque famille avait droit à un grand lit en bois dans un coin de la maison. Même maintenant dans ruelles des vieux quartiers de Hanoi, complètement cachées de la vue des touristes, des centaines de familles vivent toujours à plusieurs dans un petit espace. Chaque couple (et enfants) ont droit à un lit…. et des boules quiès. Aucune intimité possible. Aucune salle de bain privée possible, les toilettes sont partagées avec des dizaines d’autres familles. Donc imaginez un peu le confinement obligatoire dans ces conditions ! Il n’est malheureusement pas possible de rénover ces espaces car toute la zone a été classée par l’UNESCO. De plus, les négociations sont impossibles avec ces familles qui espèrent gratter un peu de sous en échange d’un appartement beaucoup plus grand contre leur 4m² dans des conditions déplorables.

moi à 2 ans, devant la maisonnette familiale, j’ai toujours eu des cheveux courts étant petite car j’ai eu beaucoup de problèmes de santé

Donc revenons à ma maison familiale : heureusement ma grand-mère a eu droit à une maisonnette (dont elle paie la location, à l’état, mais le loyer était très abordable), un de ses frères a pu louer la maisonnette restante. Les autres maisonnettes ont été vendues, et les autres frères et sœurs de ma grand-mère sont partis vivre dans leur belle famille.

Donc dans ce grand espace (enfin grand pour un enfant mais avec mes yeux d’adultes, je le trouve assez petit), on était presque uniquement entre cousins et cousines. A cette époque, la ville était très safe, on pouvait jouer dans la cour comme dans la rue sans aucune surveillance, il n’y avait pas de trafic et pas de crime de toute façon. Je passais beaucoup de temps dans la maison principale avec mes cousins. Dans les maisons anciennes, les portes étaient des planches de bois – donc pendant la journée, tout était ouvert de tous les côtés. C’était mieux ainsi car nous n’avions pas de ventilateurs, l’électricité était coupée tout le temps, et il faisait trop chaud. Chacun de nous avait un éventail et les mamans berçaient leurs enfants, un éventail à la main, chaque soir avant de se coucher.

moi à l’intérieur de la maison

A 19h, tous les enfants se réunissaient devant la seule télévision disponible – en noir et blanc – pour regarder les dessins animés. Qui étaient produits et offerts par l’URSS. Les quelques dialogues étaient en russe avec une doublure vietnamienne écrasant cette voix par-dessus, avec beaucoup de décalage. Ce genre de doublure mono-voix est toujours utilisé à la TV vietnamienne actuellement – et JB ne comprend vraiment pas comment nous arrivons à distinguer les dialogues, les attribuer aux bons personnages avec autant de délai et cette voix monotone. Ce qu’il n’a pris en compte, c’est qu’on a des années d’expérience devant la TV avec cette mono-doublure !! ah ah !

Dans la maison principale, en-dessous de l’autel dédié aux ancêtres se trouvait une grand armoire. J’ai découvert son existence seulement quand mes cousins devaient sortir leurs vêtements d’hiver. Cet armoire était tellement grand et ouvert tellement peu souvent qu’on a décidé de s’y retrouver tous pour faire la sieste – sur les vêtements et couvertures qui y étaient stockés. On s’est bien fait engueuler après, mais c’était un endroit tellement magique pour nous qu’on guettait chaque changement de saison pour pouvoir y entrer de nouveau.

Comme on était entre cousins, on partageait beaucoup de choses, dont les gourmandises préparées par nos mamans. C’est grâce à eux que j’ai pu varier mes habitudes alimentaires. Quand j’étais petite, je vomissais régulièrement et mangeais tellement peu que j’ai été diagnostiquée en sous-nutrition niveau 3 (le pire niveau, il n’y a pas pire que ça). S’y ajoutaient quelques problèmes de santé et j’étais très petite et maigre comparée aux enfants de mon âge. De plus, je refusais tous les plats que je ne connaissais pas, quitte à vomir à la première cuillère. Mais en voyant mes cousins manger avec gourmandise d’autres plats, j’ai demandé à tester aussi (sans vomir par fierté car c’est moi qui ai demandé à goûter). Une fois, après avoir vu les adultes manger un plat bizarre à nombreuses reprises, j’ai demandé à le tester aussi, pour être comme les grands. Le goût était atroce, mais par fierté, quand mon père m’a demandé si c’était bon, j’ai dit que j’aimais bien. Il était tellement content que je teste de nouvelles choses qu’il m’a laissé tout le reste. Et l’a partagé avec moi à chaque fois qu’il achetait ce plat. Par fierté, j’ai dû le manger à chaque fois malgré le goût atroce – et j’ai fini par aimer. Maintenant, c’est devenu un de mes plats préférés !!! Il s’agit de « nem chua », de la viande de porc marinée.

Etant fonctionnaires et doués en langues étrangères, mon père et ma mère ont été envoyés à tour de rôle à l’étranger pour être formés. Ma mère en Inde, en URSS et en Finlande et mon père à Grenoble. Ainsi, à seulement 5 ans, j’ai pu faire un mini tour du monde : en passant 6 mois en URSS, à Moscou, 6 mois à Grenoble et 2 semaines à Paris (nous avons pris le train entre les destinations). C’est en venant en France que j’ai réalisé que je devais absolument faire mes études en France.

moi à 6 ans

Mes grands-parents se disputaient beaucoup – venant des milieux sociaux différents et n’ayant pas la même vision de vie. Quand ma mère s’est vue offrir un appartement à l’arrondissement Ba Dinh par son ministère (car on faisait partie des familles en difficulté), mon grand-père nous a rejoints et ma grand-mère est restée dans la maison familiale au 40 rue To Hien Thanh.

Un an avant ce déménagement, alors que je voulais absolument avoir une petite-sœur, mes parents m’ont offert Loulou, un chien très spécial – avec une tête de loup et une queue de chien japonais. Mais après le déménagement, en me retrouvant toute seule dans un quartier sans autres enfants de mon âge, avec uniquement un chien comme compagnie pendant mes longues journées après l’école, j’ai re-demandé à avoir une sœur et c’est ainsi que ma petite sœur est née quand j’avais 8 ans.

ma soeur et moi en 1994 dans la nouvelle maison

Loulou n’était pas content de l’arrivée de ma petite sœur, qu’il trouvait trop bruyante. Il a montré son mécontentement à de nombreuses reprises mais n’a jamais essayé de faire mal à ma sœur. Par contre, dès qu’un inconnu me parlait, il apparaissait de nulle part et le mordait. Même si je n’ai jamais nourri Loulou et ne l’ai jamais promené, il m’a toujours considérée comme sa maîtresse principale. Je regrette de ne jamais avoir pris de photo de lui ou avec lui car le seul souvenir que j’ai de lui, c’est dans ma tête. Je ne me souviens même plus avec précision à quoi il ressemblait vraiment, quelle taille il faisait. Il était très intelligent et très difficile au niveau de la nourriture, comme moi. On pouvait lui donner un bol de riz avec de la viande et il triait pour manger uniquement de la viande. Quand j’avais 9 ans, il s’est passé quelque chose d’horrible : Loulou a disparu du jour au lendemain, et l’hypothèse la plus probable, c’est qu’il a été kidnappé par les connards qui fournissaient des chiens aux restaurants. Imaginer mon Loulou avoir peur et mourir dans d’atroces souffrances me traumatise encore aujourd’hui, ce qui fait que je ne pourrai plus jamais avoir un chien de ma vie.

Mes cousins et cousines vivent encore pour la plupart dans la maison principale, mais tout a été rénové, chaque couple a désormais droit à un étage privé avec salle de bain privée. Ma grand-mère a vendu sa maisonnette pour acheter une maison plus grande en banlieue hanoienne. Après sa mort, mon oncle a hérité de la maison et y vit encore avec sa famille. Il m’arrive encore de penser à cette maison de famille, où j’ai passé mon enfance, où j’ai écrit mes premières lettres à la craie dans la cour, où j’ai goûté pour la première fois les mûres vietnamiennes… J »ai parlé de ces quelques souvenirs d’enfance qui me sont revenus à Cienfuegos à Cuba et au Key West aux Etats-Unis

Je suis très reconnaissante que mes grands-parents et mes parents m’aient épargné des détails sur les conditions difficiles qu’on endurait. Pour moi, tout allait bien et tout était rose. Je n’avais aucun poids à porter et pouvais vivre mon enfance comme un enfant méritait de vivre… J’ignore si les enfants du futur seront encore capables de vivre des jours insouciants comme j’avais. Et d’apprécier à leur juste valeur les petits bonheurs simples : comme cette sieste, cachée dans un grand armoire rempli de vêtements ?

C’est à nous de leur offrir cette insouciance.

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    Anh

    Anh est franco-vietnamienne et a vécu dans de nombreux pays (Russie, Australie, France, Norvège, Vietnam). Elle aime par dessus tout les chats, le DIY et la bonne cuisine. Ayant une très bonne mémoire, Anh est capable de vous donner le tarif du petit bus pris entre le Chili et la Bolivie qu'elle a pris il y a 3 ans.

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